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Le Portail de la Vierge

La cathédrale Saint-Etienne est en effet la réunion de deux églises : la cathédrale elle-même, qui se déploie selon un axe est-ouest, et Notre-Dame La Ronde, qui lui est perpendiculaire1. En 1260, on décida de les associer en un seul édifice de grande envergure. Notre-Dame la Ronde avait deux entrées. Celle du sud servit à la cathédrale, dont la façade ouest ne comprenait pas de portail2, et fut pourvue d’un riche ensemble de sculptures à la fin du XIIIe s.

Au XVIIIe s., l’architecte François Blondel fut chargé par le Gouverneur de Metz, le comte de Belle Isle, d'aménager les abords de la cathédrale en place royale : il détruisit le groupe épiscopal qui s'étendait au sud de l'édifice et entoura cet espace d'arcades de style classique. Il masquait ainsi le bas de la cathédrale et condamnait le Portail de la Vierge. A la fin du XIXe s., l’architecte allemand Tornow dégagea le monument de ces arcades. Le Portail de la Vierge fut redécouvert et restauré.

Le programme sculpté est un condensé de l’enseignement chrétien. Les cinq arcs de la voussure sont consacrés des successions de personnages qui se rapportent à l’annonce du Messie : de l'extérieur à l'intérieur, les prophétesses païennes3, les prophètes de l’Ancien Testament, les vieillards de l'Apocalypse4, les Anges et enfin les ancêtres du Christ. Le portail accorde par ailleurs une large place aux Anges. Non seulement ils figurent sur la voussure, mais les montants des deux portes sont ornés d'anges musiciens d'une belle facture.

La configuration du portail en porche permet d'avoir trois espaces correspondant au niveau du tympan. Dans le porche même, la composition est identique de part et d’autre, avec une grande scène surplombant deux petites : à droite, flagellation du Christ, montée au Calvaire et Crucifixion ; à gauche, Résurrection, Ascension et Jugement Dernier. Le tympan du portail est divisé en trois bandes horizontales : de bas en haut, la réunion des Apôtres, la Dormition et le Couronnement de Marie.

Le niveau médian du porche est réservé à de grands personnages figurés en pied. On trouve d'abord, en façade, les quatre évangélistes : Jean et Luc à droite, Mathieu et Marc à gauche. A la jonction avec le porche, la Synagogue, à droite, avec les yeux bandés, et l'Eglise à gauche, marquent l'entrée dans le sanctuaire. Suivent d'imposantes figures de saints et de saintes : de l'extérieur vers l'intérieur, Arnoul, Jérôme, Monique, Laurent, Lucie, Joseph et Joachim à droite ; Clément, Grégoire, Hélène, Etienne, Cécile, Jean-Baptiste et Anne à gauche.

Bien qu'on ne puisse expliquer la présence de certains de ces saints à cet endroit, il semble bien qu'elle corresponde à un programme précis. La Vierge, en effet, se trouve ainsi entourée de ses deux parents, Anne et Joachim ; Joseph, son époux, et Jean-Baptiste, le cousin de Jésus, les suivent immédiatement. On remarquera d'autre part que trois des autres saints sont d'une grande importance à Metz : st Clément, l'évangélisateur de la ville, qui libéra les Messins du Graoully5, st Etienne, le titulaire de la cathédrale6 et st Arnoul, le plus illustre des évêques de Metz7.
Les saints font comme une haie d'honneur à la délicate image de Vierge au Sourire qui, sur le pilier central, présente l’Enfant Jésus à l'adoration du monde. C'est le point le plus important de ce portail.

Il est temps d’aborder une question essentielle : de quand datent ces sculptures ? Celles du XIIIe s., lorsqu’on les dégagea de leur gangue classique, apparurent fort abîmées8. Beaucoup avaient disparu. Le sculpteur Auguste Dujardin, qui travailla avec Paul Tornow, apporta le plus grand soin à la restauration du portail de la Vierge9. S'inspirant de la sculpture d'autres cathédrales gothiques françaises, il compléta la parure ornementale de l'ensemble. On y sent le souffle du XIIIe s. mais une grande partie est vraisemblablement de sa main. Il est difficile aussi d'évaluer la part qu'il prit à la restitution du programme sculpté. Peut-être était-il encore possible de l'interpréter : en effet, sur une des photographies qui montrent le portail libéré des arcades de Blondel, les sculptures, certes en très mauvais état, semblent toujours constituer un ensemble cohérent.


  • 1. Chapelle personnelle de l'évêque, N.-D. La Ronde avait été rebâtie peu avant que l'on entreprenne d'édifier une nouvelle cathédrale, dont elle empêchait l'extension à l'ouest. Cf M.-C. Burnand, Lorraine gothique ; M.-I. Soupart & Ph. Hiegel, La Cathédrale de Metz.
  • 2. En effet, la façade ouest, qui comprend la grande rose, était entièrement vitrée. Blondel commit une véritable hérésie en amputant ce chef-d'œuvre pour installer son portail. Tornow entérina malheureusement la chose avec son portail néo-gothique.
  • 3. Les Sibylles sont des prophétesses païennes qui ont prédit la venue du Messie Sauveur. Au nombre de douze, elles apparaissent dans l'art occidental vers le XIIe s. et sont de plus en plus représentées à partir du XVe. L'iconographie les associe aux douze prophètes et, si l'harmonie le demande, aux douze apôtres. Ici, elles ne sont que dix, cinq de chaque côté, tout comme les prophètes et les autres personnages de la voussure. La tradition nous donne le nom de ces vierges inspirées par l'Esprit car leurs révélations s'adressent aux trois continents que l'on connaissait alors : l'Asie avec la Cimmérienne, la Persique, la Phrygienne, la Samienne et l'Erythréenne ; l'Afrique avec la Lybienne et l'Agrippa ; l'Europe, enfin, avec la Delphique, l'Hellespontique, la Cuméenne, la Tibertine et l'Européenne.
  • 4. Les vingt-quatre vieillards sont mentionnés par l'Apocalypse en compagnie des quatre Evangélistes (Ap 4, 4-8) : « Autour du trône je vis vingt-quatre trônes, et sur ces trônes vingt-quatre vieillards assis, revêtus de vêtements blancs, et sur leurs têtes des couronne d'or. » Qui sont ces vieillards ou, devrait-on dire, ces anciens ? Parmi diverses hypothèses, la plus convaincante est peut-être celle qui voit en eux douze patriarches pour le peuple de l'ancienne alliance et douze pour le peuple de la nouvelle.
  • 5. Ce dragon, dont on peut voir l'effigie dans le trésor de la cathédrale, terrorisait les Messins. Il vivait dans les ruines de l'amphithéâtre. St Clément lui passa son étole autour du cou et le noya dans la Seille toute proche. Les Messins adoptèrent alors la foi chrétienne.
  • 6. La cathédrale de Metz est construite à l'emplacement d'un oratoire dédié à st Etienne. Ce fut le seul édifice que les Huns épargnèrent lorsqu'ils pillèrent la ville, la veille de Pâques 451.
  • 7. Né vers 582 d'une grande famille de la noblesse franque, il est l'ancêtre de la dynastie carolingienne, aïeul de Pépin de Herstal, de Charles Martel, de Pépin le Bref, et donc de Charlemagne. Lorsque Clotaire II monta sur le trône d'Austrasie, il nomma Arnoul évêque de Metz, capitale du royaume, et précepteur de son fils, le futur Dagobert Ie. St Arnoul joua ainsi un rôle politique et religieux de la plus haute importance.
  • 8. Les photographies qui furent prises à l'époque le montrent bien. On peut voir dans la crypte des éléments qui subsistent de ces sculptures du XIIIe s., notamment le registre inférieur du tympan du portail.
  • 9. Après le retour de la ville à la France, leur intervention fut décriée avec véhémence. La cathédrale avait pourtant grand besoin d’être restaurée et, malgré leurs erreurs, Tornow et Dujardin s'attelèrent à la tâche avec respect, particulièrement au Portail de la Vierge. On commence heureusement à considérer leur travail avec plus d’objectivité : l’exposition de 2011 Paul Tornow et Auguste Dujardin à la Cathédrale de Metz, par exemple, donna lieu à plusieurs publications qui vont dans ce sens. Ils s'inscrivaient d'ailleurs dans la ligne des bâtisseurs de cathédrales : aucun de ces édifices n'est l'œuvre d'un seul architecte ni ne fut construit d'une seule volée. Bien au contraire, on voit partout la main de plusieurs maîtres d’œuvre et les marques de différentes époques.

Référence à citer

Marc Heilig, De l'arbre sec à l'arbre fleuri, archeographe, 2012. http://archeographe.net/arbre-sec-arbre-fleuri