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Le règne de Guillaume Premier

Guillaume Ier et Bismarck voulurent renforcer encore la fortification de Metz et en faire une place forte imprenable : proche de la nouvelle frontière, elle devait pouvoir concentrer une armée importante afin de contrer toute tentative de la France pour reprendre les territoires annexés. La ville souffrit beaucoup de cette position stratégique car les plus hautes instances militaires, notamment le comte von Haeseler1, s’opposèrent durant plus de 25 ans à son extension hors les murs ; son développement prit un retard considérable en comparaison de Strasbourg, l'autre grande ville annexée2.

Les transformations urbaines de Metz restèrent ainsi assez modestes durant ce règne. La reconstruction de la gare, avant tout parce que l'édifice précédent avait été ravagé par un incendie en 1872, répond à des objectifs militaires. Le nouveau bâtiment, qui porte aujourd'hui le nom d'Ancienne Gare, est l'œuvre de Johann Eduard Jacobstahl. Afin de se concilier les habitants, cet architecte berlinois utilisa la pierre de Jaumont, dont la belle couleur dorée caractérise les constructions de la vieille ville ; de même, le style historisant qu'il choisit, le Rundbogenstil, est un rappel du style classique et de réminiscences romanes. L’édifice, mis en service en 1878, a beaucoup d'élégance, avec ses baies en plein-cintre et les deux frontons cintrés du corps central ; ils étaient couronnés par des aigles impériaux, symboles du nouveau pouvoir3. Les constructions de cette période, entre 1871 et 1888, cherchent visiblement à se présenter dans la continuité de l'architecture messine médiévale et classique. Ainsi, le Temple de Garnison, élevé entre 1875 et 1881 par les architectes Buschmann et Rettig, emploie lui aussi le calcaire traditionnel de la ville et adopte un style néo-gothique qui évoque la cathédrale St-Étienne4.

Le XIXe siècle, en effet, avait redécouvert le Moyen Âge grâce au courant romantique ; en France, les travaux de Prosper Mérimée et d’Eugène Viollet-le-Duc témoignent de ce nouvel intérêt. Or la cathédrale Saint-Étienne, chef-d'oeuvre de l'architecture gothique, avait grand besoin d’être restaurée. Divers ajouts, d'autre part, en avaient altéré le style au fil des siècles et l'on avait envisagé dès 1845 de les retirer afin de retrouver l’audacieux édifice gothique de Pierre Perrat5.

La situation se précipita lorsque, le dimanche 6 mai 1877, la toiture de l’édifice fut entièrement ravagée par un incendie6 causé par le feu d’artifice tiré du toit en l’honneur de l'Empereur. Le bois et l'ardoise de la charpente et de la couverture furent remplacés entre 1880 et 1882 par des fermes métalliques à « la Polonceau7 » et des plaques de cuivre. On voulut une nouvelle toiture plus haute que l’ancienne mais l'effet ne fut pas celui escompté : l'élancement des tours en fut diminué, ce qui fut encore aggravé par l’installation de pignons sur la façade et les côtés. Par-dessus tout, cela menaçait le fragile équilibre de l’édifice et risquait de le faire éclater. Il fallut donc travailler d’urgence à la restauration des supports, des voûtes et des contreforts.

Au XVIIIe siècle, l’architecte Jean-François Blondel avait créé une place royale en construisant des arcades classiques le long du côté sud de la cathédrale ; il avait en outre doté l’édifice d’un majestueux portail dans le même style8. Le nouveau pouvoir, pour retrouver l’aspect gothique mais sans doute aussi pour effacer cette empreinte française, entreprit de détruire ces aménagements. L’intervention de l’architecte du diocèse Paul Tornow ne fut pas ici aussi malheureuse qu’on l’a prétendu. Il dégagea le portail latéral sud des arcades classiques et en fit restaurer les sculptures par Auguste Dujardin9. Ce portail fut inauguré en 1885. En 1888, on travailla à la chapelle de Notre-Dame du Carmel10 : on y refit la charpente et l’on rouvrit les fenêtres que les arcades de Blondel avaient cachées.


  • 1. Gottlieb von Haeseler (1836-1919) fit une brillante carrière comme officier supérieur. Engagé dans l'armée prussienne en 1853, aide-de-camp du Prince Frédéric-Charles en 1860, il participe aux guerres de la Prusse contre le Danemark (1864), l’Empire austro-hongrois (1866) et la France (1870). Il multiplie ensuite les charges et les promotions prestigieuses. General der Kavallerie en 1890, il commande le XVIe corps d’armée à Metz. Il quitte le service actif en 1903 en tant que Generaloberst, entre à la Chambre des pairs prussiens et atteint en 1905 le grade de Generalfeldmarschall.
  • 2. Cf. Niels WILCKEN, Metz et Guillaume II. L'architecture publique à Metz au temps de l'empire allemand (1871-1918), Éd. Serpenoise, 2007, p. 5.
  • 3. Ces aigles seront détruits lors du retour de la ville à la France, à l’instar des autres symboles de l’empire allemand. La rénovation de l’Ancienne Gare, dans le courant des années 50, supprimera les deux frontons pour les remplacer par un étage, comme on peut le voir de nos jours encore.
  • 4. La presse locale lui reprocha sa flèche qui, avec ses 97 m, était plus haute d'1 m que la tour de la Mutte de la cathédrale. Ironie du sort, après les bombardements de la Seconde Guerre mondiale et l'incendie de 1946, il ne reste de ce temple que ce clocher ; c'est aujourd'hui une image caractéristique du paysage messin.
  • 5. Pierre Perrat (mort en 1400) termina les parties hautes de la nef dans la seconde moitié du XIVe s. Le vaisseau de la cathédrale de Metz touche aux possibilités extrêmes du système architectural gothique qui, grâce aux voûtes en croisée d’ogives, aux supports et aux contreforts, permet de gagner en hauteur et d’évider les murs : la cathédrale Saint-Étienne tient son surnom de « Lanterne de Dieu » du fait qu’elle est l’édifice gothique qui a les plus vastes verrières pour le moins de murs. Par le jeu de l’architecture, les bâtisseurs avaient ainsi atteint un équilibre qui ne pouvait guère souffrir de modification structurelle.
  • 6. Cette catastrophe est représentée sur un dessin d’Hubert Clerget. Elle fut aussi évoquée par la carte postale.
  • 7. Jean-Barthélémy Camille Polonceau (1813-1859), ingénieur français des chemins de fer, inventeur d'une technique de charpente en bois et en fer dite « ferme Polonceau ».
  • 8. Jusqu’à l’intervention de Blondel, la cathédrale de Metz n’avait pas de portail. La façade ouest, où se trouve la rosace, était entièrement vitrée depuis le sol jusqu’aux voûtes, une prouesse technique et esthétique dont il faut se souvenir pour concevoir l’audace des architectes médiévaux.
  • 9. Voir plus loin le chapitre consacré à la sculpture religieuse. Les sculptures originales du Portail de la Vierge étaient fort abîmées lorsqu'on les découvrit ; dans le travail de Dujardin, il est parfois difficile de faire la part de la restauration et de la création. Au sujet de ces sculptures, cf. Christian JACQ, Le Voyage initiatique ou les trente-trois degrés de la sagesse, éditions du Rocher, 1986, et Marc HEILIG, De l'arbre sec à l'arbre fleuri, archeographe.net, 2012.
  • 10. La chapelle Notre-Dame du Carmel est l'ancien chœur de Notre-Dame-la-Ronde, une des deux églises qui, réunies, forment la cathédrale Saint-Étienne.