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Le Musée de la Guerre de 1870 et de l'Annexion

Peu après la fin du conflit, en 1875, s'ouvre à Gravelotte le Kriegsmuseum. Les deux salles, chacune consacrée à l'un des belligérants, présentent des objets trouvés sur les champs de bataille1. Fermé en 1918, bombardé en 1944, ce petit musée s'installe dans un nouveau bâtiment en 1958 ; une salle suffit à présenter ce qui reste des collections. Il passe en 1998 sous la direction du Conseil Général de la Moselle. Dans le cadre des Sites Moselle Passion naît un projet qui associe l'Allemagne et la France et obtient du Ministère de la Culture l'appellation de Musée de France. Le nouveau musée sera, dans les deux pays, le seul consacré à la période de l'Annexion de l'Alsace-Lorraine à l'Empire allemand.

L'architecture du bâtiment évoque la violence du conflit par une façade torturée composée de plaques de laiton patiné, le métal même dont les armes sont faites. Le sentiment dramatique qui saisit d'emblée le visiteur est cependant atténué par l'ouverture du hall sur une paisible campagne. Ainsi sont unies les souffrances de la guerre et l'espoir de la paix.
Le musée a ouvert ses portes en avril 2014. Il rassemble sur 900 m² les collections de l'ancien musée communal et de celui de Mars-la-Tour, enrichies encore par des acquisitions récentes et des prêts. Objets militaires, peintures et sculptures s'ordonnent selon un parcours chronologique et thématique illustré de nombreux panneaux explicatifs, de films et de reproductions de photos et de journaux d'époque. De quoi nourrir plusieurs visites... Le comité scientifique proposera en outre des expositions temporaires et des animations. Le public s'est immédiatement montré très intéressé par cette évocation d'un passé dont les réminiscences sont encore bien présentes.

L'exposition montre les divers aspects de la guerre de 1870 et le visiteur peut aisément comprendre son origine, son déroulement et ses conséquences. Un accent particulier est mis sur les terribles batailles de Borny-Colombey le 14 août, de Mars-la-Tour le 16, de St-Privat-Gravelotte le 18. Le blocus de Metz est aussi largement évoqué. Les troupes de Bazaine, après leur repli, y sont assiégées par la IIe Armée prussienne du Prince Frédéric-Charles. Les conditions du siège furent terribles, aussi bien pour la population civile que pour les soldats : dès octobre, les épidémies menacent, malades et blessés sont si nombreux (150 000 !) que les hôpitaux de la ville ne suffisent plus et qu'il faut les rassembler dans de simples barraquements ; l'eau et les vivres viennent à manquer et sont drastiquement rationnés, on en est réduit à manger les chevaux, et même des rats2. Les états-majors prussien et français signent la capitulation de Metz au château de Frescaty le 27 octobre, Bazaine se rend le 28 ; le 29, le général von Kammern entre triomphalement dans la ville avec ses troupes et s'y installe comme gouverneur. Dans un discours, Gambetta accablera Bazaine en ces termes : « Metz a capitulé. (...) Le maréchal Bazaine a trahi. Il s'est fait l'agent de l'homme de Sedan3, le complice de l'envahisseur, et, au milieu de l'armée dont il avait la garde, il a livré, sans même essayer un suprême effort, cent vingt mille combattants, vingt mille blessés, ses fusils, ses canons, ses drapeaux et la plus forte citadelle de la France, Metz, vierge, jusqu'à lui, des souillures de l'étranger. » Désormais libres de leurs mouvements, le Prince Frédéric-Charles et son armée peuvent aller combattre l'Armée de la Loire.

Le musée aborde d'autres thèmes, comme les correspondants de guerre, les francs-tireurs ou les soins apportés aux blessés, qui permettent de mieux comprendre ce conflit et d'en approcher plus encore la réalité. Une grande place est accordée à la peinture car, en Allemagne comme en France, de nombreux peintres ont représenté des scènes de la guerre. C'est un art qui privilégie le pathétique et le spectaculaire, notamment dans l’évocation des charges de cavalerie qui n'ont guère servi dans la stratégie des batailles qu'à semer la terreur et le carnage. On suscitait une émotion plus intense encore avec les panoramas circulaires qui plaçaient le visiteur au centre de l'action : le musée expose ainsi les pièces qui subsistent du Panorama de Rezonville réalisé par les peintres Édouard Detaille et Alphonse de Neuville.


  • 1. Parallèlement s'était ouvert un autre musée à Mars-la-Tour, en zone française.
  • 2. Le blocus de Metz a souvent été décrit. Dans son ouvrage à charge contre Bazaine, L'obéissance passive dans l'armée, publié en 1884, Eugène Roiffé écrit, p. 31-32, au sujet des conditions de vie dans la cité assiégée : « La situation de l'armée et de la place devient chaque jour plus précaire. Les vivres ont été de nouveau diminués. La ration de pain mélangée de son est tombée à 300 grammes par homme et par jour ; le sel se vend 10 fr. la livre ; le sucre 12, 14 et 16 fr. ; le bœuf 9 fr. ; un chat coûte 30 fr. ; un lapin 50 fr. ; le 21 septembre, le cuisinier [du Maréchal Bazaine] achète un agneau 300 fr. Les vaches laitières ayant été sacrifiées, beaucoup d'enfants en bas âge meurent faute de lait et de sucre. Une maladie terrible, appelée fièvre d'hôpital, décime nos blessés et nos malades. Les fourgons du train des équipages ne peuvent suffire chaque matin à enlever les moissons de cadavres, pendant que le satrape Bazaine mange des agneaux de 300 fr. (...). »
    Et plus loin, p. 69 : « Au 18 octobre 1870, Metz, la cité martyre, semblait dormir, renfermée dans ses larges murailles : un affaissement général s'était produit dans la population et dans l'armée, la ville paraissait morte. (...) Depuis 2 mois, malgré le dévouement sublime des femmes et des jeunes filles de Metz, nos blessés mouraient par milliers emportés par le typhus et par le manque de nourriture, lorsque le blé en gerbes avait été donné en guise de fourrage aux chevaux de la cavalerie. Tous les jeunes enfants étaient morts faute de lait. »
  • 3. C'est-à-dire l'Empereur Napoléon III.

Référence à citer

Marc Heilig, « N'oubliez pas les morts fidèles... », archeographe, 2014. https://archeographe.net/N-oubliez-pas-les-morts-fideles