Vous êtes ici

Fin

III Sa conduite pendant la guerre franco-allemande. Il opte pour la France. Son mariage. II se fixe à Rambervillers. Il est candidat à la députation. Son amour pour Metz. Son œuvre charitable à Metz et dans les environs. Sa coopération à la décentralisation artistique et littéraire dans le Pays Messin. Sa mort.

Lorsque la guerre eut éclaté, en 1870, entre la France et l'Allemagne, la famille de Maurice du Coëtlosquet ne quitta Mercy qu'après nos premiers revers, et quand les Allemands arrivèrent, en quelque sorte, aux portes de Metz. Le château de Mercy fut occupé par les troupes françaises, et le général Frossard, commandant le 2me corps d'armée, y établit son quartier général. On avait à peine eu le temps d'enlever une faible partie du mobiIier. L'un des derniers jours qui précédèrent la bataille de Borny, l'empereur Napoléon se rendit à Mercy-lès-Metz, tant pour se rendre compte de la position que pour rendre visite au précepteur du prince impérial. Lorsque Maurice du Coëtlosquet fut informé de la présence du souverain, il donna l'ordre d'atteler ses voitures pour gagner Metz, et, comme on l'informait du désir exprimé par l'Empereur de se faire présenter le propriétaire du château de Mercy, il activa les préparatifs du départ et se refusa à saluer Napoléon III, sur lequel pesait, au premier chef, ainsi que sur l'extrême-gauche du Corps législatif, la responsabilité d'une guerre aussi mal engagée et des premiers revers de nos armes. On reconnaît là l'indépendance du caractère de notre regretté compatriote et son intransigeance en face du pouvoir, quand il manque à sa mission d'une façon manifeste.

Maurice du Coëtlosquet se renferma dans Metz avec son père et son second frère Edouard qui, à l'âge de 19 ans, venait de s'engager dans les francs-tireurs de Metz, commandés par M. Vever, bijoutier, le 6 août 1870. Maurice du Coëtlosquet se fixa de nouveau dans l'ancien hôtel de la rue des Parmentiers, devenu la propriété de Madame de Wendel. Lui et son père se consacrèrent avec le plus grand dévouement au soin des blessés, à l'ambulance installée dans le couvent des dames du Sacré-Cœur, 4, rue Châtillon (l'ancien hôtel de mon père), où Marie-Thérèse-Charlotte du Coëtlosquet, fille aînée du comte Léon du Coëtlosquet, était religieuse.

Peu de jours avant l'investissement de Metz, la belle-mère de Maurice du Coëtlosquet, avec ses quatre enfants les plus jeunes, quitta notre ville et se réfugia d'abord en Normandie, puis en Basse-Bretagne. Son mari les rejoignit pendant l'hiver de 1871. Ils y reçurent la plus cordiale hospitalité dans le manoir d'un de leurs parents éloignés, le comte de Carné, de l'Académie française.

Maurice se distingua par son courage et son dévouement de tous les instants pendant la guerre. On le vit ramasser les blessés sur les champs de bataille de Gravelotte et de Borny, où il s'était rendu dans sa voiture surmontée du drapeau de la Croix-Rouge, société dont il faisait partie. Le soir même de la bataille de Borny, à sept heures, les Allemands établirent à Mercy des batteries qui inquiétèrent notre aile droite. Le colonel Merlin, commandant le fort Queuleu, leur répondit de ses pièces de gros calibre et les obligea de se retirer.

Le 23 septembre 1870, le maréchal Le Bœuf est chargé d'un coup de main sur Vany et sur Chieulles, pendant que le 6e corps dépassera les fermes de Saint-Eloy et de Thury, sur la rive gauche de la Moselle, et que le général de Lapasset menacera Peltre. Maurice du Coëtlosquet sait que la compagnie des francs-tireurs est campée à Grimont, près de Saint-Julien. Il se doute que cette vaillante petite troupe, sous les ordres du général baron Aymard, qui commande la 4e division du 3e corps, va prendre part au combat annoncé. Aussi se dirige-t-il vers Grimont, pour pouvoir y embrasser son frère Edouard. Mais lorsqu'il est arrivé au poste qu'occupaient d'ordinaire les francs-tireurs, on lui apprend qu'à trois heures de l'après-midi ils ont été prendre, ainsi que le 60e d'infanterie, le chemin de leur grand'garde et que, pendant qu'à droite, sur la route de Bouzonville, la fusillade était engagée très vivement, ils se sont élancés au pas de course sur la chapelle de la Salette et les premières maisons de Villers-l'Orme que les Allemands leur ont abandonnées. Maurice n'hésite pas. Il suit les traces de ces vaillants soldats. Il faut cheminer dans les vignes, pour seconder l'attaque. Après la prise de Villers-l'Orme, les francs-tireurs se rabattent sur la vallée pour se diriger vers Vany, distant de 500 à 600 mètres. Le capitaine Vever les déploie en tirailleurs et ils marchent avec entrain sans tirer un coup de fusil. Maurice du Coëtlosquet les suit toujours et les rejoint, lorsqu'ils se placent dans les jardins de Vany, qui regardent Rupigny.

Son frère Edouard, qui a reçu le baptême du feu, est sain et sauf. La fusillade ne cesse pas cependant, mais les du Coëtlosquet ont du sang de héros dans les veines. Ils ne tremblent pas devant les balles que leur tirent les Allemands campés à Rupigny. Le fourrage que devaient faire les francs-tireurs est achevé. Au bout de trois quarts-d'heure, ils se replient sur Grimont, mais, pendant leur retour, une grêle de balles, venant de Chieulles, et d'obus lancés par les batteries prussiennes, placées près de Rupigny, pleut sur eux. Un des leurs, Vaillant, chancelle et tombe : il a la poitrine percée par une balle. Bientôt il meurt. Ce ne fut que vers 5 heures et demie que le fort de Saint-Julien cessa de servir de but à l'artillerie allemande.

Le château de Mercy était devenu un campement de l'armée allemande. Le 27 septembre 1870, un convoi, suivi d'une locomotive de secours, montée par M. Dietz, ingénieur du chemin de fer de l'Est, s'arrêta aux environs de PeItre et les soldats français abordèrent à droite le château de Crépy, appartenant à M. d'Hannoncelles, dont ils s'emparèrent, et occupèrent le village de Peltre. La brigade de Lapasset s'est couverte de gloire. Dans le même moment, le 90e, commandé par le général de Gourcy, et le 69e d'infanterie attaquent le château de Mercy et s'en emparent. Le château, placé sur une éminence, était fortement barricadé, les fenêtres avaient reçu un blindage de traverses de bois qui laissaient dans les intervalles juste la place d'un canon de fusil. Après une première décharge, une trentaine de nos hommes munis de haches attaquent sous le feu les portes et les fenêtres et finissent par se frayer un passage. Une scène de carnage commence. Refoulés en combattant de chambre en chambre, les défenseurs du château et un certain nombre d'officiers prussiens payent leur résistance de leur vie. Quelques-uns purent, dit-on, s'échapper pendant l'attaque, mais beaucoup, ne voulant pas se rendre, se réfugièrent dans les caves où l'incendie les fit périr. En même temps nos soldats se portent sur la Grange-aux-Bois, puis sur Colombey, et s'en emparent. Aussitôt après, les Prussiens mettent le feu aux châteaux de Mercy, de la Grange-aux-Bois et de Colombey. A onze heures du matin, Mercy s'écroule dans les flammes. A midi, on ne voit plus à la Grange qu'un pignon brûlant et une cheminée menaçant ruine sur un mur calciné. J'ai été témoin de ce spectacle lamentable du fort de Queuleu, où le colonel Merlin m'avait confié la longue-vue du fort pour pouvoir observer le champ de bataille et faire rectifier, au besoin, le tir plongeant de nos canons qui répondaient à quelques batteries allemandes placées le long d'une haie, près de Sainte-Barbe, dont les obus ne nous atteignirent pas, mais foudroyèrent des soldats d'infanterie placés en tirailleurs à 100 mètres au-dessous du fort.

En apprenant la perte de leur château, MM. du Coëtlosquet, Huot, d'Hannoncelles et de Tricornot supportèrent leur malheur avec une grande abnégation. Maurice du Coëtlosquet ne versa pas une larme. Il était prêt à sacrifier sa fortune, si ce sacrifice pouvait contribuer à notre triomphe. Le matin du 3 octobre, MM. Maguin, président du Comice agricole de là Moselle, de Faultrier, père, Maurice du Coëtlosquet et Goëtzmann allèrent en députation près du maréchal Bazaine, au Ban Saint-Martin, à l'effet de provoquer des mesures qui permissent la culture et l'ensemencement en blé de quelques terres, autour de Metz, pour avoir de la semence en 1871. Cette proposition fut prise en sérieuse considération, malgré les difficultés pratiques qu'elle soulevait.

Après la capitulation de Metz, notre ami séjourna jusqu'en 1872, date à laquelle il opta pour la France, dans l'hôtel de la rue des Parmentiers. Il seconda par tous les moyens le zèle charitable des Quakers anglais qui avaient amené à Metz des vivres, des vêtements et des semences de toute sorte, pour les répandre dans nos campagnes dévastées. Je faisais partie de là Commission de la Société d'agriculture de la Moselle, présidée par le regretté M. Maguin, et je fus témoin du dévouement désintéressé des philanthropes d'Outre~Manche. Un jour, j'allais à Mercy et j'y rencontrais mon ami du Coëtlosquet qui y présidait à un essai de labourage de ses terres par une charrue mue par la vapeur, que les Quakers lui avaient prêtée. Ce n'est pas seulement par son initiative intelligente et par son exemple que Maurice du CoëtIosquet ranima les esprits abattus de nos pauvres paysans. Il les aida de son argent et leur distribua de nombreux secours en nature.

Après son départ de Metz, il acheta, à Nancy, rue du Manège, un hôtel, qu'il revendit quelque temps après. Il acheta également le Châlet, situé entre Frouard et Liverdun, au baron dé Mandel-d'Ecosse.

Le temps, loin d'adoucir les souffrances de l'exil, ne fit que les accroître chez notre ami. Désormais, il se considéra comme un déraciné ici-bas, sauf quand il pouvait passer quelques jours ou quelques heures dans son pays natal, qu'il aimait toujours avec passion.

Le 2 janvier 1874, il épousa, à Rambervillers, Mademoiselle Marie-Renée Deguerre, dont les aimables qualités et les chrétiennes vertus firent le bonheur de sa vie et l'aidèrent à en supporter les épreuves. Un an plus tard, lui naquit une fille à laquelle il donna le prénom de Caroline. Elle fut toujours, à juste titre, l'objet de sa tendresse.

Cette petite ville de Rambervillers avait fait partie du domaine temporel de l'évêché de Metz et n'appartint aux ducs de Lorraine qu'à partir de 1711, sous le règne de Léopold.

En 1635, Charles IV, duc de Lorraine, y avait tenu tête au maréchal de la Force et, le 9 octobre 1870, cette ville fut le théâtre d'une lutte héroïque des gardes nationaux contre l'armée allemande, et leur courage valut à Rambervillers la croix de la Légion d'honneur. « La ville, dit M. Ardouin Dumazet, est simple, jolie et gaie, mollement assise dans une longue vallée, entre les prairies, les houblonnières et les bois. Une large rue centrale, bordée de maisons proprettes, traverse la Mortagne limpide, retenue entre des quais. Un bataillon de chasseurs à pied tient garnison à Rambervillers »1. Maurice du Coëtlosquet se croyait, dans cette ville, revivre en Pays Messin. Il contribua largement au bien-être de nos soldats en agrandissant et en améliorant l'infirmerie de leur quartier. Avant de se fixer définitivement à Rambervillers, dans la maison de son beau-père, M. H. Deguerre, archéologue distingué, qui avait orné sa demeure de bas-reliefs et de vestiges antiques, Maurice du Coëtlosquet passa plusieurs années au Châlet. Mais dès qu'il se décida à habiter les Vosges, il se prit d'amour pour Rambervillers, où sa femme était née. Cette ville devint sa seconde patrie, et il se consacra tout entier à des œuvres de charité et de philanthropie dont il la fit largement bénéficier. Toutes les pierres de l'hôpital civil et militaire de Rambervillers, avec sa crèche, sont les témoins muets de sa munificence. Mais ces pierres, comme me l'écrivait M. l'abbé Maurice, directeur de l'École libre de Jeanne d'Arc, ne pourront jamais nous dire toutes les délicatesses du cœur dont Maurice du Coëtlosquet a fait preuve, en subvenant aux travaux d'amélioration et en contribuant généreusement à la construction de bâtiments rendus nécessaires à l'extension de cet hôpital, où son nom est vénéré par les sœurs et par les malades. Il s'occupa également, avec le plus grand zèle, de la restauration du presbytère de Rambervillers, dans le corridor duquel j'ai remarqué avec émotion un vitrail représentant les armoiries de Metz-la-Pucelle. Il voulut aussi contribuer à la restauration des orgues de la ville qu'il habitait et qu'il aimait. Le cercle catholique de Rambervillers eut notre ami pour principal fondateur.

Mais ce n'est pas seulement en s'intéressant à l'amélioration et à l'extension de l'hôpital de sa ville d'adoption et en s'occupant de la moralisation des jeunes ouvriers, que Maurice du Coëtlosquet se fit aimer de ses nouveaux compatriotes. Cet homme de bien avait vu à l'œuvre les sœurs de la Doctrine chrétienne de Rambervillers. Admirateur de leur dévouement, il leur a laissé le souvenir de sa bonté et de ses largesses envers leur pensionnat où il créa un ouvroir pour les jeunes filles. Les classes du pensionnat ont été fermées par arrêté préfectoral, mais l'ouvroir existe encore.

Maurice du Coëtlosquet ne se servait pas d'intermédiaires pour venir en aide aux nécessiteux. Il aimait à se renseigner lui-mème, et cela très exactement, sur les misères qu'on lui avait signalées et qui sollicitaient directement ou indirectement ses secours. Il se rendait dans la maison des pauvres, s'asseyait chez eux et se mettait à leur niveau, les interrogeait avec bienveillance, s'informait de leur état présent, du nombre de leurs enfants, et leur demandait avec discrétion ce dont ils auraient besoin pour vivre moins misérablement. Il les traitait avec le respect le plus affectueux, comme s'ils étaient des personnages de la plus haute distinction et s'asseyait sur la chaise de paille qu'on lui offrait, en tenant son chapeau à la main. Il leur ouvrait largement sa bourse, paraissait honteux du bien qu'il venait de faire, et les réconfortait par de bonnes paroles qui semblaient sortir du cœur. Après leur avoir demandé l'adresse de leurs fournisseurs, il.prenait congé d'eux, après avoir mis sa main aristocratique dans leurs mains calleuses, et il allait payer lui-même leurs dettes criardes. Au sortir des mansardes qu'il aimait à visiter, et où il avait laissé son obole, on l'a vu souvent répandre des larmes, tant le souvenir des souffrances dont il avait été le témoin ou le confident l'avait angoissé, et il remerciait avec effusion ceux qui lui avaient montré le chemin de la charité et l'avaient aidé à distribuer ses largesses.

Ce n'était pas uniquement le pauvre qui apitoyait le cœur éminemment bon de Maurice du Coëtlosquet. Il s'occupait aussi de l'enseignement et de l'éducation des enfants et des jeunes gens de Rambervillers. Il leur voulait des maîtres chrétiens et des écoles où l'image du Christ planerait au-dessus de leurs têtes de chérubins, et où le catéchisme leur serait enseigné. Les Pères du Saint-Sacrement avaient transporté leur collège à Epinal. Il fallait les remplacer à Rambervillers. Maurice n'hésita pas à le faire. Fondée en 1888, l'école libre de Jeanne d'Arc, limitée aux classes inférieures, jusqu'à la quatrième, puis jusqu'à la troisième inclusivement, n'avait pas obtenu l'autorisation de recevoir des internes. Dans une petite ville comme Rambervillers, qui ne contient que 4861 habitants, c'était d'avance la ruine du collège. Maurice du Coëtlosquet remédia à cet état de choses. Il installa l'Ecole de Jeanne d'Arc dans des bâtiments neufs, plus vastes que les précédents et largement éclairés et aérés. Il prévit même des agrandissements qui se trouvent, hélas ! maintenant inutiles.

C'est en 1893 qu'eut lieu l'inauguration du nouveau collège, destiné à l'enseignement secondaire et primaire. Toute la façade était pavoisée de guirlandes de fleurs, et l'on avait lancé de nombreuses invitations. Dès cinq heures du matin, le vicomte du Coëtlosquet était là, maniant la pioche et la pelle et s'appliquant à ce que tout fût en ordre. Mais lorsque l'heure de la fête sonna, il se dissimula derrière les assistants et se confina à la dernière place, afin que l'on ne devinât pas sa présence. Cependant tous les yeux se dirigèrent vers lui, et l'on s'aperçut que ses traits, si fins et si distingués, reflétaient la joie dont son cœur se gonflait. Depuis, Maurice du Coëtlosquet essaya, par tous les moyens, de parachever son œuvre qu'il eut dorénavant à sa charge. « C'est le septième collège que nous fondons, mon père et moi, disait-il à l'abbé Maurice. » Hélas ! il ne put mettre la dernière main à l'œuvre commencée. Deux jours avant sa mort, il parlait encore, avec une émotion toute paternelle, de ce collège qu'il avait créé à Rambervillers et des inquiétudes que l'avenir lui inspirait. Il faut se souvenir, à cette heure, du bonheur qu'il ressentait à se mêler, pendant leurs récréations, à ceux qu'il appelait ses enfants. Il se plaisait à encourager leurs jeux, et sa figure s'épanouissait au spectacle de leurs ébats et de leur allégresse. Il se complaisait en leur compagnie, car il s'y était attaché, et les progrès de leur intelligence et de leur amélioration morale étaient l'occupation de ses jours et de ses nuits. Sa jeunesse revivait dans cette jeunesse turbulente, mais studieuse, qui l'entourait. En créant l'Ecole libre de Jeanne d'Arc, du Coëtlosquet savait, comme l'a dit Lacordaire, que l'éducation des âmes, au lieu d'être une culture, est, dans la vérité, un culte qui fait partie de celui de Dieu, et l'amour qu'il ressentait pour tous ces écoliers qui l'aimaient, eux aussi, c'était sa récompense et sa joie.

En somme, M. du Coëtlosquet, à Rambervillers, répandit largement son or, mais ce ne fut pas seulement son or qu'il y répandit, mais encore son cœur tout entier. Il y donna l'exemple de toutes les vertus, y mena une vie austère et éloigna de lui tous les raffinements du luxe. Sa conduite fut pour tous un enseignement et un modèle. Malgré la noblesse de sa race et la distinction de ses manières, Maurice du Coëtlosquet, comme il l'avait fait à Metz, vécut de la vie de tous. Il s'occupa de l'administration de la ville où il avait établi ses pénates et fut, jusqu'à sa mort, membre du Conseil municipal de Rambervillers. Il fournit de larges subventions aux sociétés municipales et libres de musique, de gymnastique et de véloce-club.

En 1876, malgré sa modestie et son horreur des luttes politiques, il se décida, à la sollicitation de ses amis, à se présenter aux élections législatives, à Nancy. Il parcourut les campagnes et y exposa son programme. M. du Coëtlosquet désirait une république libérale, c'est-à-dire ouverte à tous. C'était pour lui la seule désirable et la seule possible. Il réprouvait la tyrannie d'un seul ou celle de plusieurs et tout gouvernement qui porterait atteinte à la religion et à la paix publique. Il s'engageait à défendre la politique d'apaisement et de concorde. Il se rangerait ainsi, disait-il, derrière le maréchal de Mac-Mahon. Il disait, avec raison, que toute idée subversive et révolutionnaire, tout coup porté à la religion des ancêtres affaiblissent une nation. Affirmons, ajouta-t-il, l'existence de la Province, sa force et son activité politique. Partisan d'une sage décentralisation, il demandait la liberté qui consiste à pouvoir faire ce qui ne nuit pas aux autres. Maurice du Coëtlosquet échoua contre M. Duvaux, candidat opportuniste, mais avec une fort honorable minorité. Deux cantons, Nomeny et Vézelise, lui donnèrent la majorité (20 février 1876).

Plus tard, lorsque notre ami constata l'échec de l'essai loyal, par un revirement progressif des opinions politiques que la générosité de son cœur lui avait fait adopter dès sa jeunesse, il redevint peu à peu, comme l'avaient été ses aïeux, le défenseur convaincu de la monarchie légitime, représentée alors par le comte de Paris. Il aida généreusement à la propagande des doctrines royalistes. Les princes d'Orléans lui marquèrent leur reconnaissance. Il reçut, à plusieurs reprises, le plus aimable accueil du chef de la maison de France, des princes de sa famille et, plus tard, du duc d'Orléans, au mariage duquel il fut invité. Celui-ci, en apprenant sa mort, adressa à sa veuve un télégramme de condoléances, témoignant ainsi en quelle estime il tenait ce vaillant serviteur de sa cause.

Maurice du Coëtlosquet assista, à Paris, aux fêtes du mariage de la princesse Amélie, fille du duc de Chartres, maintenant reine de Portugal. Il prit également part aux chasses auxquelles il avait été convié, en Angleterre, par le comte.de Paris. Peu après son mariage, et dans le but de favoriser l'élevage des chevaux, après avoir amené à Epsom des ouvriers qui se rendirent compte de l'installation de ce champ de courses célèbre, il organisa, à ses frais, sur le domaine de Metendal, appartenant à sa femme et situé à deux kilomètres de Rambervillers, des courses de chevaux, qui eurent de grands.succès pendant vingt années, mais il y renonça en raison des difficultés que lui suscita l'administration préfectorale. C'est à l'occasion de, ces courses que M. du Coëtlosquet établit à Metendal un pavillon attenant à la ferme, pavillon dans lequel résident actuellement sa veuve et sa fille.

Mais c'est surtout la ville de Metz, avec ses écoles, ses maisons charitables et ses monastères, qui bénéficia des largesses princières de son enfant dévoué. Quoique éloigné par les événements de cette mère qu'il adorait, il y pensait sans cesse et, comme un fils affectueux, il revenait avec amour au lieu de son berceau. C'est à Metz qu'il distribua largement du pain à ceux qui avaient faim, du bois et du charbon à ceux qui avaient froid, qu'il donna un abri aux orphelins, aux malades, aux femmes en couche, aux vieillards, aux religieuses sans couvert, et qu'il fit donner l'instruction chrétienne aux enfants.

Sans se soucier de l'ingratitude de quelques-uns, on peut dire que sa main gauche ignora toujours ce qu'avait donné sa main droite. Ce bienfaiteur insigne de sa ville natale y pansa toutes les blessures, soulagea toutes les souffrances, partagea toutes les peines, consola tous les deuils et aida beaucoup de ses compatriotes pauvres, connus ou honteux, à supporter le poids écrasant de la vie. Que d'âmes réconfortées par lui dans le Pays Messin, à Nancy et dans toute la France, mais surtout à Metz ! Que de larmes taries ou changées en pleurs de joie par ses nombreuses charités distribuées avec discrétion et sans tapage ! Toutes les larmes séchées par lui peuvent monter dans le sein de Dieu, se convertir en perles et former pour lui, par la main des anges, une couronne plus belle que les étoiles qui brillent aux cieux.

Maurice du Coëtlosquet savait que la richesse n'a été confiée à l'homme par Dieu qu'à titre de dépôt, pour être partagée avec les déshérités de ce monde. Il savait qu'être riche et égoïste est une véritable infamie. Il vit dans les haillons du pauvre les langes et l'indigence de l'Enfant-Dieu et le pauvre a vu en lui la munificence du Créateur du ciel et de la terre. Comme saint Jean, il comprit que celui qui a la Charité demeure en Dieu, et que Dieu demeure en lui !

A mesure que sa fortune augmentait, sa bienfaisance croissait à proportion. Il essaya de donner aux professions utiles, aussi bien qu'aux arts libéraux, du travail et du pain. Il n'ignorait pas que la véritable félicité, dans ce bas monde, ne dépend pas de la fortune, mais bien de la noblesse du cœur devant Dieu et le prochain. Il savait que celui qui a beaucoup doit donner beaucoup. Jamais il rie s'écarta de ce précepte divin et de ce devoir sacré.

Parcourons Metz et frappons aux portes des monastères, des maisons hospitalières et des écoles qu'il subventionna pendant sa vie. Ecoutons les hymnes de reconnaissance qui s'élèvent de partout vers son ombre vénérée, et unissons nos prières à celles que tant de cœurs exhalent pour le repos de son âme sainte à l'ombre des cloîtres bâtis par lui et des chapelles, des écoles qu'il fonda. Nous entendrons les mêmes regrets et les mêmes paroles de gratitude sortir de la poitrine des religieuses et de celles des enfants de Metz, écoliers, apprentis ou orphelins.

Qui ne se souvient du vénérable abbé Risse, fils d'un capitaine du génie, ancien élève du Grand-Séminaire de Saint-Sulpice, qui fut mon précepteur, ainsi que celui de mon frère, mort subitement à Metz, dans la maison des Jeunes Ouvriers, à l'âge de 62 ans, aussi pauvre que ceux dont il avait protégé la jeunesse ?

Que de fois j'ai frappé à sa porte, dès ma sortie du collège Saint-Augustin, où il me conduisait, dans mon enfance, après m'avoir fait réciter mes leçons et m'avoir donné ses conseils éclairés au sujet de mes versions et de mes thèmes ! Mon frère et moi avons gardé un excellent souvenir de ce prêtre modèle, dont la science égalait les vertus et le talent oratoire. Le 30 août 1863, l'abbé Risse, qui fut tour à tour aumônier des Orphelins, du Bon-Pasteur et de la Maternité, après son préceptorat, créa, rue des Murs, l'Œuvre des Jeunes Ouvriers, devançant, dans son dévouement, le comte Albert de Mun, fondateur des cercles catholiques d'ouvriers. L'Œuvre prospéra, mais on sentit, après sa création, la nécessité d'une chapelle plus vaste et de locaux plus étendus. Maurice du Coëtlosquet, grand admirateur de M. l'abbé Risse et de son Œuvre si utile et si nécessaire pour la moralisation des jeunes apprentis et des jeunes ouvriers, fit l'acquisition de l'ancienne Commanderie de l'Ordre de Saint-Jean de Malte, rue des Murs, 21. M. l'abbé Risse s'affilia depuis à l'Ordre des Frères de Saint-Vincent de Paul et, en 1870, il établit dans l'ancienne Commanderie une ambulance, où il soigna avec le plus grand zèle nos soldats blessés, ce qui lui valut la croix de la Légion d'honneur après la signature de la paix.

M. Thiers s'honora en décorant du ruban rouge la soutane de ce saint prêtre. C'est mon frère et moi qui lui apprîmes sa promotion et attachâmes sur son cœur l'insigne glorieux qu'il avait si bien mérité. Malgré sa modestie, il versa des larmes, en nous disant avec la plus grande candeur : Cela fera plaisir à mes jeunes ouvriers et mon père, dans le ciel, se félicitera de voir son fils porter sur sa poitrine la Croix des Braves que, lui, il avait reçue des mains de Napoléon-le-Grand !

Maurice du Coëtlosquet acquit, outre l'ancienne Commanderie de Malte, deux autres maisons dans la rue des Murs, pour agrandir l'immeuble où se réunissait le Cercle des Jeunes Ouvriers et, depuis, il l'abandonna tout entier à M. l'abbé Risse.

On créa, après 1870, dans cette même maison, un convict, destiné à loger des jeunes gens de la ville ou de la campagne, ouvriers ou apprentis sans foyer. Ils y prirent pension.

Maurice du Coëtlosquet qui, dès sa jeunesse, marchant sur les traces de son père, avait montré une grande sollicitude aux écoles chrétiennes de Metz, lorsque la guerre eut séparé cette ville de la France, s'intéressa plus que jamais à elles. Pendant le blocus l'Ecole Saint-Vincent, étant propriété privée, ne servit pas d'ambulance. Elle abrita les douaniers français qui couchèrent dans son grenier. Le maire de Mercy-lès-Metz y séjourna et eut la douleur d'y voir mourir sa mère. C'était M. Lejaille. Après la capitulation de Metz, les Allemands y logèrent une centaine d'hommes jusqu'au 24 juin 1871. Les classes continuèrent cependant à se faire, au grenier, après le départ des douaniers français. Le parloir fut occupé par des officiers prussiens. L'émigration d'un nombre considérable de Messins fut cause d'une diminution de ressources pour les Frères des Ecoles chrétiennes, mais, hélas ! Le nombre des élèves se réduisit en même temps par suite du départ d'un grand nombre .d'entre eux pour la France. En 1875, deux classes de l'Ecole Saint-Vincent étaient encore ouvertes. En 1873, le Kulturkampf avait décrété la fermeture de toutes les écoles de Frères résidant à Metz. Le Frère Hilaris tenta de conserver l'Ecole Saint-Vincent, d'accord avec le Frère Blaste. Ils y réussirent. L'école subsiste encore. Mais les ressources diminuant de jour en jour, les trois Frères restés à Metz se trouvaient acculés à la gêne la plus grande.

Un jour, le Frère Hilaris, dans une salle du rez-de-chaussée de l'Ecole Saint-Vincent, priait Dieu de lui envoyer son secours et de l'aider dans son œuvre, lorsqu'il entendit sonner à la porte. C'était Maurice du Coëtlosquet qui accourait se mettre à l'entière disposition du Frère supérieur. Celui-ci lui exposa la situation pénible, désastreuse même, où il se trouvait en ce moment : « C'est bien, lui répondit notre ami, demain je vous reverrai. » Et, comme un ange bienfaiteur, il disparut, après avoir annoncé cette bonne nouvelle. Le Frère Hilaris sentit tout à coup cesser ses inquiétudes. C'était le salut de l'école Saint-Vincent. En 1880, Maurice du Coëtlosquet acheta une maison voisine; ce qui permit d'agrandir l'école. On y annexa un préau et un atelier pour le bois et le fer, avec un moteur à vapeur mettant en mouvement plusieurs outils, notamment un magnifique tour à fileter, don spécial de Maurice du Coëtlosquet2.

Vingt-quatre élèves purent apprendre un état manuel dans cet atelier d'apprentissage. Maurice y venait souvent en compagnie de plusieurs de ses amis et de praticiens émérites, de chefs d'atelier ou directeurs d'usine. Il augmentait de plus en plus l'outillage nécessaire à tous ces petits Vulcains, dont les bonnes joues rougissaient à la lueur de la forge. Ils se réjouissaient des visites de leur bienfaiteur et le bénissaient du fond du cœur.

Ce n'était pas à l'Ecole Saint-Vincent que se bornaient les générosités de M. du Coëtlosquet. Il voulut fonder une école d'agriculture, car, comme nous tous, il se désolait de l'émigration croissante des habitants de nos campagnes. Il la créa à Queuleu, près de Metz. On y fait des cours d'agriculture, d'horticulture et de viticulture, etc. Les résultats de cette œuvre si utile furent heureux. Maurice du Coëtlosquet venait de temps en temps donner ses encouragements aux élèves et aux Frères des Ecoles chrétiennes, leurs maîtres.

En 1893, lors de l'Exposition agricole qui eut lieu à Metz, l'Ecole d'agriculture de Queuleu obtint des médailles d'or et d'argent et des diplômes de toute sorte. Notre ami s'en réjouit et étendit les champs de culture où s'exerçaient les élèves destinés à l'agriculture. Les jeunes jardiniers s'appliquèrent à la taille et à la plantation les jeunes vignerons apprirent les méthodes les plus rationnelles de traitement de la vigne. Les viticulteurs les plus renommés de la Moselle vinrent admirer leur application intelligente. Champs, pépinières, vignes furent hermétiquement clôturés pour les protéger contre la dévastation des voleurs et des pillards.

En répandant ses bienfaits, Maurice du Coëtlosquet usait de la plus grande. Discrétion : « Allez, disait-il souvent au Frère Hilaris, chez M. X... Il vous remettra la somme que je lui ai indiquée, mais il n'en connaîtra pas l'emploi. Vous lui donnerez un reçu. Puis vous ferez venir celui que je veux secourir. Vous l'encouragerez à bien se conduire, et vous lui donnerez l'argent qui lui est destiné. Mais cachez-lui mon nom. »

Espérons que pourra s'ouvrir de nouveau l'École Saint-Augustin, remplacée par Mgr Fleck par un convict, sorte de maîtrise où l'on ne reçoit que des enfants appartenant à des familles aisées. La Cour de Rome et l'administration allemande nous permettent de concevoir cette espérance, car il serait opportun de rendre aux Frères des Écoles chrétiennes le collège Saint-Augustin, acheté par M. Leinen-Spol, qui le donna à l'Évêché de Metz avec la clause expresse que les Frères y donneraient l'éducation aux enfants pauvres. Maurice du Coëtlosquet défendit jusqu'à sa mort les intérêts lésés des Frères.

Devant la marque si visible de la protection d'En-haut sur l'Œuvre des Écoles chrétiennes encouragée par Maurice du Coëtlosquet, le Frère Hilaris  éprouva le désir d'en remercier Dieu et la Sainte-Vierge. A l'École Saint-Vincent, au milieu d'un petit jardinet qui, d'un côté, fait face à l'atelier et de l'autre à la cour, le Frère Hilaris fit ériger une belle et grande statue à Notre-Dame, protectrice de l'École Saint-Vincent. Elle est pIacée sur un piédestal artistement taillé dans un seul bloc et abritée par un baldaquin. Un arbre l'ombrage. Tous les samedis de l'année et la nuit qui précède, deux lampes-veilleuses allumées symbolisent les remerciements dûs par les Frères à la Mère de Dieu. Le curé de Saint-Vincent bénit cette statue3.

Mais ce n'était pas seulement des Écoles chrétiennes que s'occupait Maurice du Coëtlosquet. Il s'intéressait également aux autres écoles libres de Metz. En 1872, le Collège de Saint-Clément, rue du Pontiffroy, dirigé par les Révérends Pères Jésuites, fut fermé. D'autres écoles eurent le même sort. Les pères de famille, d'origine française, restés à Metz, se préoccupèrent de cet état de choses. Maurice du CoëtIosquet se décida à louer l'ancien café du Heaume, appartenant à M. Simon, ancien banquier et situé rue de l'Esplanade. Il y établit à ses frais l'Institution Saint-Arnould, qui se transporta plus tard dans une dépendance de l'Évèché. La maîtrise actuelle ne fait maintenant que continuer son œuvre. Maurice du Coëtlosquet lui est souvent venu en aide.

Les écoles primaires de jeunes garçons et de jeunes filles firent complètement défaut à Metz, après l'annexion de cette ville à l'Allemagne. M. du Coëtlosquet, avec la collaboration de son ancien précepteur, M. l'abbé Libert, curé de Sainte-Ségolène, et de M. l'abbé François, chanoine, fit l'acquisition de deux maisons, dans la rue. de la Glacière, notamment de la maison Toussaint, et y installa une école de garçons tenue par des maîtres laïcs. Rue des Trinitaires, il fonda une école de filles et une salle d'asile tenues par les Sœurs de Sainte-Chrétienne. Ces écoles prospérèrent pendant quelque temps, mais des difficultés surgirent avec les maîtres de l'école de la rue de la Glacière, ce qui amena sa suppression en 1886. Aussi fut-elle réunie à celle des filles, rue des Trinitaires. Cette école ne donna que de bons résultats, grâce aux subsides de son créateur. Maurice du Coëtlosquet fonda dans la même rue l'Œuvre des demoiselles de magasin, qui reçoit comme pensionnaires des jeunes filles qui n'ont pas leurs parents à Metz et qui sont ouvrières ou employées dans les magasins de cette ville. Notre ami s'intéressa également au patronage des jeunes filles et à l'Asile de la Grève, tenue par les Sœurs de Sainte-Chrétienne.

Après 1870, l'Œuvre de la Maternité de Metz, fondée dans cette ville, en 1814, dans l'ancien couvent des Trinitaires, grâce au dévouement du vénérable M. Morlanne, de M. Marchant, maire de Metz et de la comtesse de Vaublanc, femme du préfet de la la Moselle, se trouva trop à l'étroit dans la maison qu'elle occupait, rue de la Bibliothèque, car elle avait pris une grande extension. Ce fut grâce à la générosité de M. du Coëtlosquet, que l'Hospice de la Maternité put se transporter dans l'ancien couvent de Sainte-Elisabeth, rue du Haut-de-Sainte-Croix, et dans plusieurs maisons voisines.

C'est maintenant la maison-mère de la Charité maternelle, bâtiment très vaste et de belle apparence qui, outre le service des femmes en couche, renferme une clinique chirurgicale. De plus, M. du Coëtlosquet a facilité aux Sœurs de la Maternité l'acquisition à Queuleu de vastes terrains dans lesquels, avec son aide, l'Œuvre a pu construire une vaste maison de retraite pour les Sœurs. âgées ou infirmes, avec des jardins potagers destinés à approvisionner la maison de Metz.

Ce ne sont pas seulement des écoles et des hôpitaux que Maurice du Coëtlosquet créa à Metz ou aida de ses subventions. Il voulut aussi contribuer à la transformation du monastère du Carmel, qui se trouvait trop à l'étroit dans l'ancienne résidence des Révérends Pères Jésuites, rue des Trinitaires, où les Carmélites s'étaient installées vers 18584. Il ne se trouvait pas approprié aux règles de leur ordre, qui avait laissé de profonds souvenirs à Metz avant d'y venir fonder un nouveau monastère. Nous lisons dans nos chroniques locales que, le 13 avril 1623, le Jeudi-Saint, elles étaient arrivées dans notre cité sous l'égide du sieur de la Goële, chanoine du Chapitre de la Cathédrale de Metz, avec l'autorisation de Henri de Verneuil, fils naturel de Henri IV, qui occupait en ce moment le siège épiscopal de Metz. Son beau-frère, le duc de la Valette, et la duchesse, sa sœur, avaient été les répondants des saintes religieuses. M. de Belchamps, grand-vicaire de l'évêque de Metz, les reçut et les installa dans une maison située rue du Haut-de-Sainte-Croix, le 12 mai 1623. Elles n'y restèrent que trois ans, ayant, dans cet intervalle, acheté plusieurs maisons sur. la paroisse Saint-Gengoulf, rue de la Crête. Leur communauté fut associée aux prières de la Congrégation des Bénédictins de Saint-Vannes par lettre d'affiliation, en date du 5 mai 1636. En 1744, les Carmélites reçurent la visite de Marie Leczinska. Après avoir entendu la messe, revêtue de la robe monastique, et avoir communié dans la chapelle des Carmélites, elle leur laissa des preuves de sa munificence.

Maurice du Coëtlosquet, plus généreux que la fille du roi de Pologne, fit pour les Carmélites de Metz l'acquisition de l'ancien hôtel Chaversson, dans l'impasse de la rue des Trinitaires (où se trouve encastré, dans le mur extérieur de leur chapelle, un bas-relief byzantin), ainsi que de la maison du président Moisson et de l'ancienne maison de La Chapelle. L'entrée du nouveau monastère porte le numéro 12 de la rue des Trinitaires et a pour vis-à-vis l'ancien hôtel Saint-Livier. Ce fut jadis, sous les Romains; le palais impérial, qui devint celui des rois mérovingiens et carolingiens, et qu'un diplôme de Pépin-le-Bref nomme le Palatium regium. Ce palais avait de vastes dépendances et contenait l'École palatine, où se formaient les jeunes gens destinés à administrer les provinces austrasiennes, sous la direction de maîtres nommés rectores scholae5.

On l'appelait également la Cour d'or ou la Cour d'Orme. Au pied de ce palais s'étendaient des jardins jusqu'à la Moselle. Il fut détruit par un incendie sous lé règne-de Dagobert Ier.

Par une charte datée de 936, Othon Ier, roi de Germanie et de Lorraine, confirma la donation qui avait été; faite aux Bénédictins de l'abbaye de Gorze par Adalbéron, évêque de Metz et ses successeurs, du palais des anciens rois d'Austrasie : Mansum infra Mettis qui dicitur Aurea. Le 13 juillet 943, cette donation fut encore confirmée par le même prince. L'emplacement de la Cour dorée fut depuis occupé par le couvent des Trinitaires.

En 1863, on admirait encore, au-dessous du sol, des caves dont les voûtes, d'un travail remarquable, viennent s'appuyer sur des piliers, et du niveau du sol montaient jusqu'au faite de la maison des murs offrant un revêtement en petit appareil et des cordons de briques placées à intervalles, dénotant une origine romaine.

A cette époque, parmi plusieurs vestiges importants de l'ancien palais des rois d'Austrasie, le plus remarquable consistait dans une salle spacieuse. Deux rangs d'arcades, appuyées sur des colonnes cylindriques, partageaient la salle en question en trois nefs d'égale étendue.

C'est dans le Palais d'Austrasie que Childebert épousa, en 567, Brunehaut, fille d'Athanagilde, roi des Wisigoths, et que le poète Fortunat lut, en leur honneur, un épithalame où intervenaient toutes les divinités de l'Olympe, sans se douter de la mort tragique qui attendait les deux époux. Mais, si le glaive de la colère divine fut suspendu pendant quelque temps sur le Palais d'Austrasie, si Magnovald, un des premiers seigneurs de cette Cour y fut massacré à coups de hache et livré à la voracité des chiens qui se disputèrent les lambeaux de son corps, aux applaudissements de Childebert, c'est ici que vécut et mourut saint Sigisbert et que séjourna longtemps saint Arnould, comme intendant du Palais, avant de monter sur le trône épiscopal de Metz.

Le Palais d'Austrasie fut une des demeures de Charles-Martel. C'est là qu'il fonda la dynastie carolingienne et que Charlemagne donna ses ordres à l'Occident.

Ce lieu, qui retentit si souvent des chants de triomphe de nos ancêtres, n'est plus la Cour d'or aux murailles étincelantes de mosaïques, couvertes de peintures empreintes sur le stuc et le plâtre, aux colonnes multiples revêtues de lames dorées, habillées de draperies, aux plafonds caraudés aux incrustations orientales. On n'y voit plus de vases précieux enrichis de niellures, d'émaux et de bas-reliefs, entourés de rangs de perles, de verroteries et de dessins en filigranes que les ambassadeurs d'Orient et du roi des Lombards apportèrent à Brunehaut. On n'y voit plus le trône d'ivoire où les rois d'Austrasie s'asseyaient dans les jours solennels. Plus d'armes appendues aux murs. Ce n'est plus un château défensif, un monument de plaisirs et de sensualités. Aux repas copieux, aux combats d'animaux, aux spectacles, aux cris de guerre et aux chants des leudes et de leurs soldats ont succédé les prières et les chants sacrés. La Cour d'or est devenue un lieu d'expiation et l'asile des Filles de sainte Thérèse.

Si le berceau de nos rois austrasiens a perdu sa splendeur antique, il a gardé quelques vestiges de son glorieux passé. On a conservé l'escalier de pierre qui conduit au premier étage, le porche est encore orné des écussons des rois d'Austrasie et l'on a restauré une tour de l'ancien Palais. Dans les caves, où se trouvent les bases des murailles de l'ancien palais des rois d'Austrasie, construites dans des coffres formés de pièces de bois carrées, placées à distances égales perpendiculairement au sol, et de madriers disposés horizontalement et soutenus par les pièces de bois précitées6, Maurice du Coëtlosquet voulait faire construire une chapelle, mais Mgr Fleck, successeur de Mgr Dupont des Loges, s'y opposa, car il ne voulait pas, disait-il, prendre l'engagement pour lui et ses successeurs d'y faire dire la messe plusieurs fois par semaine.

Lorsque saint Sigisbert mourut, à l'àge de 26 ans, dans le Palais d'Austrasie, après avoir édifié tout le Pays Messin par sa grande piété et son amour pour les pauvres, il fut enterré dans l'abbaye de Saint-Martin7, située sur la croupe du mont Saint-Quentin, où il avait choisi d'avance sa sépulture, après l'avoir enrichie de ses largesses. Il s'opéra bientôt des miracles sur son tombeau, et son culte, limité d'abord à l'abbaye Saint-Martin, se répandit bientôt dans le Pays Messin et dans tous les pays voisins. Si l'on en croit la légende, vers l'an 900, le saint roi apparut à un personnage nommé Wylant et lui révéla que la voûte de la crypte, dans laquelle était son tombeau, allait s'écrouler. En 1063, on ouvrit son cercueil et on y trouva son corps parfaitement conservé. Le couvercle du sarcophage fut replacé. Le bruit courut plus tard que ses dépouilles mortelles avaient été dérobées, mais cela était faux, car les religieux de l'abbaye de Saint-Martin faisaient bonne garde. De telles reliques n'étaient-elles pas leur palladium et leur trésor le plus précieux ? En 1170, Lithaldus, abbé de Saint-Martin, fit de nouveau l'exhumation de saint Sigisbert et, trois ans plus tard, on enferma son corps dans une magnifique châsse en argent qui fut mise sur l'autel-majeur de l'église de l'abbaye. Les pèlerins accoururent de toutes parts pour le vénérer et le prier.

Des indulgences leur furent accordées par Gérard de Reninghe et Renaud de Bar, évêques de Metz, en 1299 et 1304.

Lorsque la guerre éclata entre Messins et Lorrains en 14278, sous le règne de Charles II, duc de Lorraine et de Bar, l'abbaye de Saint-Martin fut détruite par les Messins, mais l'église fut épargnée. Lorsque la paix fut rétablie en 1430, on reconstruisit l'abbaye de Saint-Martin et Conrad Bayer de Boppart, évêque de Metz, permit de transporter dans toute l'étendue de son diocèse le corps du saint roi et de recueillir des aumônes destinées à la reconstruction de l'abbaye détruite. L'évêque de Toul accorda la même autorisation pour son diocèse, en 1473.

A peine l'abbaye de Saint-Martin venait-elle de sortir de ses cendres et d'être entièrement restaurée, que Charles-Quint vint mettre le siège devant Metz en 1552.

On sait avec quel.courage les troupes françaises, commandées par le duc de Guise, avec le concours des Messins, défendirent la ville assiégée, battirent l'armée impériale et permirent à Henri Il, roi de France, de faire rentrer Metz sous la domination de la France, après avoir pris le titre de Vicaire du Saint-Empire.

François de Lorraine n'avait rien épargné pour sauver la ville dont la défense lui avait été confiée. Il fit table rase de toutes les constructions qui gênaient le tir plongeant des canons français. L'abbaye de Saint-Martin fut détruite, comme toutes les abbayes des environs de Metz. Mais on eut le soin, avant cette démolition rendue nécessaire, de déposer les reliques de saint Sigisbert dans l'église des Dominicains, devenue plus tard celle de Saint-Arnould. Après la fuite des Impériaux, Robert de Lenoncourt, évèque de Metz, livra ces reliques aux Lorrains.

Combien fut lugubre le cortège qui accompagna le corps du roi d'Austrasie jusqu'à Corny, où le clergé messin le remit au clergé de Nancy Il fut transporté dans l'église du Prieuré Notre-Dame, qui dépendait de l'abbaye Saint-Martin. Il y resta près de cinquante ans, et ce ne fut qu'en 1602, lorsque Charles III créa à Nancy, avec l'assentiment du Souverain-Pontife, une collégiale qui fut décorée du titre de Primatiale, que l'abbaye de Saint-Martin fut supprimée et qu'un nouveau chapitre fut créé à Nancy sur l'emplacement actuel de Saint-Sébastien, que le corps de saint Sigisbert y fut placé. Cette Primatiale fut transférée en 1609 dans une autre église provisoire qui occupait l'emplacement des maisons aujourd'hui situées entre la rue des Chanoines et la rue Montesquieu. Saint Sigisbert, auquel on avait fait subir tant de pérégrinations inutiles, puisque sa place marquée était Metz, où il était mort et qu'il avait édifié par sa piété, reposait à cette heure dans une châsse apportée de Milan par les ordres et aux frais d'Antoine de Lenoncourt, successeur de Charles II de Lorraine dans la dignité de Primat de Lorraine. Elle était en ébène, couverte d'émaux et d'ornements en argent et plus élégante que la châsse primitive. Mais, hélas ! elle n'était pas assez longue. On fut obligé de couper les deux jambes du fils de Dagobert Ier et cela avec une scie (1609).

Lorsqu'en 1742, le Chapitre de la Primatiale prit possession de son église définitive, qui devint plus tard la Cathédrale de Nancy, la châsse de saint Sigisbert y fut: transportée et, placée au-dessus du siège du Primat. au fond de l'abside, là où se trouve la Vierge de Bagard, dite Vierge de l'Archiconfrérie. Saint Sigisbert devint le patron de la capitale du duché de Lorraine. Dans les calamités publiques, à la demande des magistrats de Nancy, sa châsse était descendue et exposée à la vénération publique, ce qui se fait encore.

Une confrérie fut fondée, en 1668, sous le titre et l'invocation de saint Sigisbert. Lors de la Révolution, les reliques du roi d'Austrasie furent dispersées. Des chrétiens zélés, entr'autres Mgr de Malvoisin, mon arrière grand-oncle9, et le Dr Simonin en sauvèrent quelques débris.

La peau et la barbe du visage du saint roi s'étaient solidifiées. Ces fragments de reliques furent réunis lorsque le calme revint, et on les déposa dans une châsse provisoire (1803). Ensuite l'abbé Charlot en fit faire une nouvelle dans le style Louis XVI. On la plaça dans une chapelle particulière de la cathédrale actuelle qui s'appelle la chapelle de saint Sigisbert, là où se trouvent actuellement les fonts baptismaux. En haut de la grille, on voit encore l'inscription : Saint-Sigisbert. En 1865, on installa le calorifèredans cette chapelle. Aussi transporta-t-on la châsse du roi d'Austrasie dans la chapelle qui est au-dessous de celle de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle.

L'âme, persistante et invisible, du vieux Metz, dont il gardait la souvenance, inspirait les moindres actes de notre compatriote. Il avait vu de noirs nuages assombrir la ville où il était né. Il avait entendu les corbeaux, avides de chair et de sang, crôasser au-dessus des plaines de la vallée mosellane où pourrissaient les cadavres de tant de soldats morts sous la pluie des obus. Il avait vu pleurer leurs mères, leurs sœurs et leurs fiancées et les avait entendues maudire la Destinée. Il avait vu nos champs ravagés et notre Moselle charrier des flots putréfiés. Mais il venait d'élever sur le Palatin messin un temple consacré à Dieu, où de saintes religieuses, inspirées, comme leur fondatrice, par l'amour divin, prieraient pour nous et nos enfants. Il voulut qu'au-dessus du vieux Palais d'Austrasie surgît une nuée d'or et de pourpre, d'où se dégagerait, comme un météore lumineux, le spectre du saint roi dont nos ancêtres avaient abandonné aux Lorrains, leurs voisins, les précieuses reliques. L'étude que Maurice du Coëtlosquet avait faite de nos chroniques locales avait allumé dans le creuset de son âme une passion, aussi ardente et aussi brûlante que la lave du Vésuve, pour toutes les gloires, guerrières et sacrées, de notre passé.

Ne pouvant faire restituer à Metz, sa patrie, les dépouilles entiéres du corps de saint Sigisbert, il résolut de lui en faire donner quelques parcelles. Ayant appris que M. l'abbé Geoffroy, curé actuel de la Cathédrale de Nancy, faisait restaurer la chapelle consacrée au roi d'Austrasie, il lui demanda de vouloir bien céder au monastère du Carmel de Metz quelques débris de son corps précieux.

M. l'abbé Geoffroy, avec l'assentiment de Mgr Turinaz, évêque de Nancy et de Toul, accéda à ce pieux désir. Notre ami exulta de joie et versa, comme témoignage de sa reconnaissance, une somme importante entre les mains du vénérable curé, afin qu'il l'appliquât à l'édification d'une nouvelle chapelle digne de notre saint roi. Mais il fallait abriter le talisman sacré dont Maurice du Coëtlosquet s'était empressé de faire don aux Carmélites de Metz. Il commanda à un habile orfèvre un reliquaire, en forme de cylindre, porté sur un brancard par un roi, un évêque et deux moines. Deux anges, élevant au-dessus de leur tête un falot, escortent ce cortège symbolique. La pièce d'orfèvrerie, commandée par Maurice du Coëtlosquet, est remarquablement belle. Elle atteste le goût exquis du donateur et le talent de l'artiste qui en est l'auteur.

Mettant le comble à sa générosité, le gentilhomme messin donna encore aux Carmélites de Metz une belle statue représentant saint Sigisbert, sculptée par un de ses amis. M. du Coëtlosquet fut toujours pour les filles de sainte Thérèse d'une bonté parfaite, m'écrit la Prieure du Carmel, et leur montra une délicatesse plus remarquable encore mais, en les comblant de sa munificence, il fit preuve d'une modestie sans exemple. Il ne voulait pas avoir part aux louanges des hommes, et il ne cherchait que la gloire qui vient oe Dieu seul. Il savait que le chrétien qui se complaît en lui-même déplaît à Dieu et que, quand il aspire aux vaines louanges, il est privé des véritables vertus. Il voulait que le nom de celui qu'il adorait, et pour l'amour duquel il avait répandu ses largesses, fût loué et non le sien.

Maurice du Coëtlosquet faisait ses charités avec une modestie si grande, je dirais même si excessive, que ses proches n'en savaient rien. On n'apprenait le bien qu'il avait fait que par hasard, souvent par les bénéficiaires de ses dons magnifiques. Si on l'en félicitait, il paraissait tout soucieux, comme si on lui eût reproché quelque mauvaise action, ou il faisait cette réponse si chrétienne que n'aurait pas désavouée saint Vincent de Paul, dont il continuait l'œuvre bienfaisante en Lorraine et dans le Pays Messin : « Voulez-vous donc que je reçoive mes récompenses dans ce monde ? » Paroles admirables sortant de la bouche de ce noble breton devenu messin.

Je me rappelle avoir, dans mon enfance, servi pendant longtemps la messe au Couvent du Bon-Pasteur de Metz, situé dans la rue du Paradis et construit sur l'emplacement de l'ancien monastère de Sainte-Claire. Mon précepteur; l'abbé Risse, en était l'aumônier. Les bâtiments du Bon-Pasteur, confinant â l'ancien Jardin Botanique, étaient, en 1870, dans un état de délabrement et de vétusté tel, que les religieuses commises à la surveillance des Repenties et des Préservées en souffraient. Mais elles ne pouvaient remédier à ce triste état de choses faute de ressources. Maurice du Coëtlosquet s'en émut. Il leur facilita les moyens de vivre et éteignit leurs dettes à plusieurs reprises. Mettant le comble à ses générosités, après avoir acheté à MM. de La Vernette le château de Borny, où il installa provisoirement les Sœurs de Sainte-Chrétienne expulsées de France, il le destina à devenir une maison de retraite pour les religieuses du Bon-Pasteur et leurs pensionnaires qui avaient besoin de respirer l'air pur de la campagne afin de rétablir leur santé ébranlée. Le parc du château de Borny les aurait ombragées de ses arbres touffus, et elIes se seraient assises ou promenées dans ses allées ombreuses. La vicomtesse du Coëtlosquet s'est empressée, après la mort de son mari regretté, de réaliser ses derniers vœux.

Il nous serait difficile d'énumérer, même brièvement, les bienfaits sans nombre dont Metz fut redevable à Maurice du CoëtIosquet. Les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, chez lesquelles il retrouvait toute la générosité de son cœur charitable, furent surtout l'objet de sa sollicitude éclairée. Que de soins il consacra à la Crèche, à l'Orphelinat et à toutes les œuvres installées par ces admirables femmes, et sous leur direction, dans l'ancien Couvent des Récollets ? Quelques années après l'annexion de Metz à I'Allemagne, les Filles de la Charité furent menacées d'expulsion, parce que leur maison-mère était à Paris. Elles s'en séparèrent et formèrent à Metz une communauté distincte. Maurice du Coëtlosquet employa plus de 25.000 francs à créer, pour elles, dans la maison des Orphelines, rue Marchant, un noviciat dont elles avaient besoin pour l'extension de leurs œuvres dans le Pays Messin et la Lorraine annexée. Plus tard, les bâtiments où s'était tenu ce noviciat devinrent insuffisants.

Maurice du Coëtlosquet employa des sommes importantes à le transporter dans le domaine de Belletanche, qui avait appartenu à M. Clercx, ancien bibliothécaire en chef de la Bibliothèque de Metz, dont tous les vieux Messins ont gardé le souvenir. On y construisit de vastes bâtiments, une chapelle et un abri pour les Sœurs malades, ainsi qu'une maison, appelée Saint-Maurice, pour y recueillir les femmes infirmes et, âgées qui y sont admises moyennant une minime pension. En 1886, Maurice du Coëtlosquet fit l'acquisition de l'ancienne École primaire de la ville de Metz, rue de la Fonderie, pour agrandir les locaux de l'Orphelinat, et y donner à la Crèche, qui s'y trouvait annexée, une meilleure installation.

La générosité de M. du Coëtlosquet envers les Filles de .la Charité ne se borna pas là. Il voulut aussi leur acheter, près de Moulins-lès-Metz, le château de Préville, qui avait. appartenu à M. de Richard d'Aboncourt, ancien capitaine d'artillerie, beau-père du comte Gaston du Coëtlosquet, ancien sous-inspecteur des Forêts, et du colonel de Bellefond. Il y installa quelques-unes d'entre elles, ainsi que quelques femmes âgées et infirmes qui y sont logées moyennant une modique pension.

Ce n'était pas seulement les pauvres et les infirmes qui étaient l'objet de la sollicitude toujours en éveil de Maurice du Coëtlosquet, qui leur consacrait ses jours et ses veilles, tout son temps, son repos, son esprit tout entier et toute son âme. Son père et son oncle, le comte Léon du Coëtlosquet, ancien capitaine de cavalerie, avaient été longtemps administrateurs de l'Orphelinat de la Providence à Metz. Lui-même avait succédé, à ce titre, au vénérable M. d'Hannoncelles, ancien président de Chambre à Nancy, mort en son château de Crépy, près de Metz. Maurice du Coëtlosquet ne pouvait donc ne pas songer à favoriser l'extension et la prospérité de cette œuvre éminemment utile. Il dota les orphelins de livrets de Caisse d'épargne et fournit à l'Œuvre des appareils de chauffage et de ventilation nouveaux, établit des passages vitrés et contribua généreusement à la construction d'une vaste salle de récréations et à d'autres améliorations fort utiles.

En dehors de Metz, Maurice du Coëtlosquet répandait encore ses abondantes largesses. Se rappelant qu'une de ses sœurs, la plus jeune, avait renoncé aux joies de ce monde pour se consacrer au soin des vieillards en revêtant la robe des Petites-Sœurs des Pauvres, il prit un soin infini des religieuses de cet ordre, installées à Plantières près de Metz. Il contribua de son argent à l'extension de leurs bâtiments, à la construction de leur chapelle et à l'achèvement de leur Ouvroir. Tous les ans il pourvoyait à leur chauffage et à leurs besoins pressants.

L'activité charitable de Maurice du Coëtlosquet n'avait pas de limites. Les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul avaient établi à Thionville une petite clinique, ainsi qu'un hospice à Bouzonville et un orphelinat à Vic. Ces établissements avaient peu de ressources. Maurice du Coëtlosquet y remédia et, grâce à lui, ces œuvres fonctionnent régulièrement et rendent d'inappréciables services.

Ce bienfaiteur des pauvres s'occupait également du bien-être du clergé mosellan. Il fit restaurer le château de la Haute-Bévoie, lieu de repos de l'évêque de Metz et le fit meubler à Metz. Ceci se passait sous l'épiscopat de Mgr Fleck.

Maurice du Coëtlosquet savait que la charité ne connaît aucunes frontières. Comme saint Vincent de Paul, dont il était un disciple fervent, il s'intéressait non seulement aux œuvres lorraines et messines, mais encore à celles des pays limitrophes. Lorsque les congrégations religieuses furent exilées de France, M. du Cëtlosquet aida les Filles de la Charité à acheter une maison de retraite à Louvain. Lors d'une visite qu'il fit à Paris à la Très-Honorable Mère Kieffer, il posa sur sa table une enveloppe en balbutiant et en s'excusant de faire la mouche du coche. Alors on put acquérir la maison de Louvain.

En somme, Maurice du Coëtlosquet mit tout son bonheur à secourir ses semblables, surtout à Metz. Il montra que, quoique ayant quitté sa ville natale où il aimait à revenir de temps en temps, il avait gardé dans son cœur si expansif le culte de la petite patrie. Il aida avec la plus extrême délicatesse les pauvres honteux, ceux qui n'osent, par orgueil ou par pudeur, tendre publiquement la main. Il les encouragea par de bonnes et suaves paroles, leur donna souvent de bons conseils et leur défendit de divulguer le bien qu'il leur avait fait.

Mais, le plus souvent, il se servait d'intermédiaires pour répandre ses bienfaits, en leur recommandant le secret le plus absolu. Que de commerçants, que de braves familles dans l'embarras, que d'artistes sans ouvrage, que de gens éprouvés par l'Année terrible peuvent maintenant chanter les louanges de celui que nous pleurons et doivent prier sur sa tombe à Mercy !

Maurice du Coëtlosquet ne s'occupait pas seulement des œuvres charitables et philanthropiques créées par lui à Metz ou dans les environs.

Il étudiait aussi l'histoire anecdotique et politique de notre cité et du Pays Messin qu'il ne voulait pas qu'on confondit avec le duché héréditaire de Lorraine, fondé par Gérard d'Alsace, et qui en est séparé depuis le XIe siècle. Il encourageait nos historiens, se liait d'amitié avec Auguste Prost et Lorédan Larchey qui, après leur exil forcé, aimaient avec plus de passion que jamais Metz-la-Pucelle, dont ils avaient étudié avec tant de soin et tant de profit les légendes, les coutumes et l'histoire. Il stimulait le zèle des historiens messins existant encore, se faisait soumettre leurs travaux, leur indiquait des retouches à faire et les étonnait par son érudition historique et la connaissance approfondie qu'il avait acquise de nos chroniques locales. Tantôt il se rendait compte, par lui-même, des privilèges et des libertés que nous avaient laissés les rois de France après le pacte conclu, en 1552, entre Henri II et les: Messins. Tantôt il retrouvait dans les archives de l'Hôtel de ville de Metz, la minute d'une lettre adressée par les échevins de Metz à saint Vincent de Paul au cours de la guerre de Trente-Ans. Il encourageait les artistes locaux, peintres, graveurs, sculpteurs, verriers ou photographes. Il achetait les œuvres qu'il avait admirées dans leurs ateliers ou les faisait acheter par ses amis. Il en commandait d'autres et facilitait la notoriété d'artistes qui, sans lui, seraient restés inconnus en France et à Paris. Souvent il se plaisait à réveiller la muse assoupie de quelques-uns, l'empêchait de s'endormir et de s'engourdir sous un mancenilier perfide, et après l'avoir secouée d'une main discrète, il l'encourageait dans son timide essor et l'aidait à prendre son envolée et à parcourir le monde, en quête de nouvelles inspirations, lui facilitant l'étude de nouveaux sites et d'autres aspects que ceux des rives parfumées, mais souvent trop vaporeuses et peu ensoleillées, de la Moselle.

Je possède plusieurs lettres de mon ami qui décèlent ses préoccupations artistiques et historiques. Il s'intéressait, aux fouilles fructueuses faites par nos archéologues auprès de Metz, après la démolition de nos remparts, qui l'attristait comme nous tous.

Il faisait photographier le tombeau de Louis-le-Débonnaire, roi d'Austrasie, gravé par Ch. de Chastillon, ainsi que les Arènes et le Saint-Blaise. Il s'intéressait aux vestiges de l'abbaye de Saint-Clément trouvés au Pâté, près de Metz. Il découvrait, dans les Mémoires de Sully, les chapitres où ce ministre de Henri IV indiquait, à grands traits, l'opportunité qu'il y aurait eu de reconstituer l'ancienne Austrasie sur la base d'une neutralité complète. C'est le rêve, connu sous le nom du Grand dessein, dont quelques publicistes modernes espèrent faire une réalité.

Maurice du Coëtlosquet avait chargé un de mes neveux, M. Edmond des Robert, jeune artiste d'avenir, de lui graver un nouvel ex-libris.

Le dernier qu'il possédait représentait l'Hôtel Saint-Livier qui existe encore à Metz, rue des Trinitaires, en face de l'ancien palais des rois d'Austrasie. Sur les marges de cet ex-libris, qui rappelait le souvenir d'un saint resté populaire à Metz, on lisait : Ecole Sainte-Croix et Maternité, deux œuvres auxquelles Maurice du Coëtlosquet s'était intéressé spécialement. Mais pour des causes qu'il m'est difficile d'expliquer, Maurice du Coëtlosquet m'écrivit qu'il renonçait à l'ex-libris qu'il avait adopté auparavant, et qu'il voulait le remplacer par une vignette représentant la porte Sainte-Barbe (Porte du Pont Renmont) avec sa fameuse devise :
« Avons-nous paix dedans,
Nous avons paix dehors ».

Cette devise, Salisbury se l'était appropriée en un de ses discours, sans se douter que c'était celle de votre vieille république messine, si attentive à protéger la sécurité de ses foyers et à sauvegarder son indépendance et son autonomie séculaire.

La même année, notre ami nous fit part de son désir de voir ressusciter l'Austrasie qui avait, pendant plus de trente ans, aidé à l'étude de l'histoire de notre cité et du Pays Messin, avait publié tant d'articles remarquables intéressant notre passé et avait compté parmi ses collaborateurs Theuriet, Prost, Abel, Bouteiller, Puymaigre, Vaillant, Faivre, de Saulcy, L. Jacob, Huguenin, Michelant, van der Straten-Ponthos, Carbault, des Rives, etc.

Il me demandait de l'aider dans sa tâche, moi, avec le comte van der Straten-Ponthos, un des derniers survivants de la pléiade messine.

Le rêve de décentralisation littéraire, historique et artistique, fait par Maurice du Coëtlosquet, s'est accompli. L'Austrasie est ressuscitée. Elle a soulevé la pierre de son tombeau et a jeté au vent son suaire. Comme la fille de Jaïre, elle a de nouveau souri à la vie sous le souffle du patriotisme local.

Elle porte maintenant sur sa face des couleurs plus fraîches et plus roses que celles qui enluminaient ses joues de vieille fille.

L'Austrasie n'est plus un cadavre ; c'est une enfant pleine de vie qui a su plaire à tous et a été deux fois couronnée par l'Institut de France. Elle ne demande qu'à marcher courageusement et joyeusement dans la voie qu'elle s'est tracée. Si elle a gardé le souvenir des ancêtres, elle tient entre ses mains les fleurs de l'avenir.

Malheureusement, si Maurice du Coëtlosquet fit des vœux pour sa résurrection, il ne fut pas présent à sa sortie du tombeau et ne put assister à son nouveau baptême. Combien il l'aurait aimée, car, plus il avançait en âge, plus son amour pour Metz augmentait. Il en gardait continuellement la vision. C'était pour lui une de ces déités que l'on adore et qu'on entrevoit en songe, une de ces vierges de légende qui attend, dans un palais enchanté, le Prince charmant qui couvrira sa couche de lys et de roses et passera à son doigt l'anneau d'or.

Maurice du Coëtlosquet aimait à revoir la Ville-Pucelle qui baigne ses pieds dans les ondes toujours pures de la Moselle et qui y laisse tomber tous ses rubis et ses opales. Elle le grisait, l'enchantait par ses charmes toujours renaissants.

Il aimait à la surprendre, dès l'aurore, alors que le soleil, dissipant la brume, l'illumine de ses feux naissants et qu'elle s'éveille aux premiers bruits du jour. Hélas ! elle n'a plus sa ceinture d'émeraude. Sa robe est entr'ouverte. Elle conservait cependant pour lui toutes les grâces et les beautés d'antan. Il admirait sa cathédrale gothique aux vitraux transparents, ses églises et ses vieux palais crénelés et superbes. En lui rendant ses monastères et ses écoles, Maurice du Coëtlosquet remontait le cours des âges et ne faisait qu'imiter ce qu'avaient fait nos rois et nos évêques, car tout l'inclinait vers l'amélioration morale de la ville qui fut son berceau. N'avait-il pas cette religion de la charité qui est le christianisme ? S'il avait le culte du passé, il s'occupait également des chose. présentes et remédiait, autant que possible, aux maux qu'il rencontrait sur son chemin, car Dieu lui avait dicté d'avance quel était son devoir en ce monde. Jamais il n'y faillit. Il implorait sans cesse celui qu'on n'invoque jamais en vain, et lui demandait conseil. Ce grand patriote soupirait en se souvenant de la trace lumineuse laissée par sa ville natale dans l'océan des siècles, et il inclinait son front sur les ruines et les tombes qui se rencontrent près de Metz. Il allait parfois s'agenouiller au cimetière de l'Est, champ immense et toujours plus vaste, où reposent quelques-uns de ses ancêtres, ainsi qu'au cimetière Chambière, aux pieds du monument consacré par les Messins aux soldats morts en -1870 pour la Patrie.

Comme tous ses compatriotes, Maurice avait la religion de la famille, du sacrifice et de la gloire. Au-dessus de toutes ces tombes il entendait frissonner l'aile de l'ange de la mort ! Là, il se recueillait en lui-même, songeait à nos jours de joie et de tristesse, et il évoquait I'âme du vieux Metz, qui se confondait avec celle des parents, des amis défunts et des sanglants holocaustes. Alors il invoquait celle qui avait nourri, élevé et honoré ceux qu'il pleurait, morts dans leur extrême vieillesse ou fauchés avant l'âge. Il semblait dire à Metz qu'il avait ressuscitée, transformée, après ses désastres, par ses œuvres de charité :
« Tu as mon âme entière sous le ciel de l'exil. La tienne, ô Metz ! ma patrie, a été trempée, comme l'épée fulgurante, par le feu des batailles. Dans cette fournaise elle s'est raffermie. Je veux soulager tes maux, car tu peux souffrir encore. J'ai admiré le courage et la résignation de tes habitants. Je veux leur donner l'exemple de la charité, et imprimer un nouvel élan aux œuvres saintes qui t'ont mérité le nom de Metz-la-Charitable. Dans l'exercice de cette charité tu trouveras un dérivatif à tes douleurs. Oui, ton image splendide, auréolée à mes yeux, restera profondément gravée dans mon cœur et, jusqu'à ma mort, mon amour pour toi s'élancera, comme un encens, vers Dieu ».

Et Metz lui répondait : « Oui, je me souviens de nos effusions et de nos baisers, ô mon fils chéri ! Oui, j'ai besoin de ton amour et de toute ta pitié. Aie soin de moi, et le vent qui souffle sur les grèves de la Moselle où je me baigne et où mon visage se mire, emportera mes gémissements au fil courant des eaux. Au bruit de l'Angelus qui tinte à mes clochers et qui se meurt au loin, nous entendrons, par les nuits chaudes et à la lueur des étoiles, rêver les âmes des ancêtres, illustres ou inconnus, et des soldats morts sous mes murs. Donne-moi ton baiser, afin que je ne meure sous la malédiction ».

Souvent, passant près d'une église, Maurice y entrait et y restait debout assez longtemps, les yeux fixés sur l'autel et priant. On l'a vu ainsi, à plusieurs reprises, dans sa chère chapelle de Mercy, où reposait la famille de Saint-Jure, sans se préoccuper de ce qui se passait autour de lui, ou se croyant seul.

Un jour, il se trouvait dans l'église de Saint-Martin où il avait fait sa première communion, acte qui avait laissé dans son âme une empreinte ineffaçable. Il y remarqua un brave et digne homme occupé à réciter son chapelet, et il le reconnut comme ayant reçu avec lui, pour la première fois, le pain sacré, l'hostie sainte. Craignant de le déranger dans la prière qu'il adressait en ce moment à la mère du Christ, il resta debout pendant un bon quart d'heure puis, lorsque cet homme eut fini d'égrener son rosaire et s'achemina vers le portail, il le suivit et, le prenant par la main, sur la place Saint-Martin : « C'est bien vous, lui dit-il, vous vous le rappelez, Monsieur, nous avons fait notre première communion ensemble. N'est-ce pas que ce fut un bien beau jour pour nous ? » Et la nourriture sainte que les anges avaient apportée à l'enfant ne fit qu'accroître la foi en Dieu dans l'âme de Maurice, lorsqu'il devint homme et parcourut en chrétien le chemin de la vie, trop courte, hélas ! où la lumière d'en haut guida ses pas.

Quoique doué d'un sentiment artistique très développé, Maurice du Coëtlosquet ne dissipait pas sa vie en futiles divertissements ; il était simple dans ses goûts et dans ses vêtements. Son seul luxe consistait à s'entourer, à Rambervillers, d'œuvres d'art et de tout ce qui lui rappelait Metz.

Doué d'un caractère d'esprit original et primesautier, il ne dissimulait jamais ce qu'il croyait pouvoir dire, et montrait une grande indépendance de caractère et d'allures. Il était l'ennemi déclaré du snobisme moderne, de tous les préjugés et de toutes les vulgarités, des flatteries intéressées et de toute politesse affectée. Quoique doué d'une grande distinction naturelle, c'était un homme d'un autre âge, dont la franchise et la simplicité contrastaient singulièrement avec la morgue de quelques hommes favorisés de la fortune.

S'il était fier de ses ancêtres, ce n'était que pour imiter leurs vertus et leur amour de la patrie. Les gens superficiels n'avaient pu apprécier à leur juste valeur les mérites transcendants de notre compatriote. On l'accusait de trop de franchise, mais quelle n'aurait pas été l'unanimité de ses admirateurs si tous avaient pu, comme ses intimes, se rendre compte de la finesse de ses aperçus, de l'étendue de ses connaissances artistiques et historiques et de son esprit pratique en toutes choses, car il surveillait lui-même, et dans les plus minutieux détails, tous les travaux qu'il avait commandés ?

De plus, Maurice du Coëtlosquet était, en tout, d'un commerce sûr et, fidèle à la devise de ses ancêtres : « Franc et loyal », il ne donnait pas son cœur à tous, mais, quand il l'avait donné, c'était pour toujours. Son amitié ne reposait que sur l'estime, car il savait que l'amitié, c'est l'accord sublime des âmes. Il était de l'avis de Cicéron qui écrivait : « Omnium societatum nulla præstantior est et firmior, quam quum viri boni, moribus similes, sunt familiaritate conjuncti ». Il savait que, dans ce monde, les véritables amis ressemblent à des voyageurs qui s'appuient les uns sur les autres pour se soutenir. Aussi montra-t-il une prédilection marquée pour les Messins de toutes les conditions, sachant que tous avaient besoin d'être soutenus et consolés dans leur malheur.

Son idéal, à lui, n'était que celui de la charité et du dévouement. S'il voulut mettre du confort dans chaque demeure et de la joie dans tous les cœurs, s'il voulut qu'on fût heureux autour de lui, comme on peut l'être ici-bas, s'il eut la passion du bien, toute la poésie de la bonté, s'il eut une grande tendresse de cœur, on peut dire aussi que sa piété fut vive et douce. Ses sentiments religieux et un grand esprit de foi l'ont toujours dirigé dans ses bonnes œuvres. Les dernières années de sa vie avivèrent son amour fervent pour Dieu. Il eut toujours une grande dévotion pour la Sainte-Vierge et il aimait spécialement à l'invoquer dans la petite chapelle de Notre-Dame-des-Champs, qui s'élevait à, l'extrémité de sa propriété de Mercy, du côté d'Ars-Laquenexy ; mais un séjour prolongé à Lourdes avec les siens développa de plus en plus cette dévotion. Son chapelet ne le quittait plus et il le récitait encore peu de temps avant. sa mort. Il fit de fréquents pèlerinages à Notre-Dame de Hoste, près de Saint-Avold, et à Notre-Dame de Rabas, près de Vigy.

Mais ce qui distingue surtout Maurice du Coëtlosquet, c'est son amour idolâtre pour Metz, aux œuvres et aux intérêts de laquelle il se dévouait avec tant d'ardeur, ouvrant sans cesse sa bourse et donnant son temps et sa peine pour le service de Dieu et du Pays Messin. Cet amour se manifestait jusque dans sa piété et, surtout dans ses dernières années, il ne cessait de demander, en retour de ses générosités, des prières pour sa chère ville de Metz. S'il donnait un vase sacré à un parent ou à un ami, il y faisait graver, sur le pied, l'écusson de sa ville natale avec cette inscription : « Orate pro civilitate Mettensi ». Le réfectoire du monastère bénédictin de Baronville, où résident deux de ses frères, est orné d'une ancienne et curieuse gravure qui représente saint Benoît. Cette gravure, il l'avait donnée à l'abbaye de Solesmes. On y lit sur le cadre : Priez pour les Messins. La même inscription se trouve sur de nombreux objets précieux donnés par lui, spécialement sur un vitrail qui orne l'église de Notre-Dame de Sion, prés de Vaudémont.

L'abbaye- de Baronville (Belgique) lui ayant offert, en retour de ses dons, de fonder trois messes à perpétuité à ses intentions, il demanda qu'elles fussent célébrées pour attirer les bénédictions de Dieu sur Metz et le Pays Messin, aux fêtes de Saint Sigisbert, de Saint Arnould et de Sainte Glossinde, d'un roi, d'un évèque et d'une abbesse de Metz.

En dehors de Metz, Maurice du Coëtlosquet laissait partout des traces du culte qu'il avait voué à sa ville natale. Une de ses dernières œuvres fut la construction de la nouvelle église de Munzthal-Saint-Louis, près de Bitche, l'une des plus belles et des plus originales parmi les plus belles églises bâties depuis un demi-siècle dans le diocèse de Metz.

Président du Conseil d'administration des importantes cristalleries de Saint-Louis, fondées dans une pittoresque vallée au XVIIIe siècle, qui étaient au moment de la Révolution la propriété de ses grands-parents paternels, le baron et la baronne du Coëtlosquet, Maurice du Coëtlosquet aimait l'honnête et chrétienne population ouvrière de cette usine, et il lui prouva son attachement de bien des manières. II traça lui-même le plan de son église et en fit en grande partie les frais. Sur les gros chapiteaux romans de la nef sont sculptés les principaux épisodes de la vie des saints messins dont il donna la liste. Ces sculptures forment un ensemble unique. Dans l'église de Munzthal-Saint-Louis, une plaque de marbre recommande aux prières des fidèles l'âme de leurs insignes bienfaiteurs, et la principale rue du village s'appelle aujourd'hui du Coëtlosquet-Strasse.

II répandait ses largesses jusqu'en Orient. Il envoya son offrande aux Frères des Écoles chrétiennes de la Terre-Sainte et du Liban. On y voit son portrait dans la maison Saint-Maurice. Le Frère Evagre, provincial des Frères des Écoles. chrétiennes, lui fit octroyer les insignes de commandeur de l'Ordre du Saint-Sépulcre par le patriarche de Jérusalem. Son père avait déjà reçu cet honneur.

La mort de Maurice du Coëtlosquet fut presque subite. Malade et alité depuis deux jours à Rambervillers, il se leva pour recevoir des religieuses qui venaient l'entretenir d'œuvres charitables. Mais il se sentit tellement indisposé, que le vénérable abbé Lœillet, curé de Rambervillers, n'eut que le temps de prononcer des paroles d'absolution. Il les achevait à peine que le pauvre malade agonisait et rendait le dernier soupir (19 mars 190210). Maurice du Coëtlosquet ne fut pas cependant surpris par la mort, car depuis longtemps il s'y préparait en redoublant ses bonnes œuvres et en supportant en silence les douleurs qui le faisaient souffrir. Il prononça un jour ces belles paroles : « Ne nous plaignons pas de nos épreuves pour ne pas perdre tout le mérite de la patience ».

Les obsèques se firent dans l'église de Rambervillers. Toute la ville y assistait. Le curé y prononça un panégyrique fort éloquent, dans lequel il rappela les immenses largesses du regretté défunt, en faisant ressortir toute sa modestie.

Les restes de Maurice du Coëtlosquet reposent, selon son désir, dans la chapelle du château de Mercy qu'il venait de reconstruire11. Souvent on voit venir sur sa tombe les personnes qui ont le souvenir de ses bienfaits et de son grand amour pour le Pays Messin. Quelque temps après sa mort, on célébra, dans Saint-Vincent de Metz, un service funèbre à sa mémoire. Tous les Messins qui l'avaient aimé et admiré y assistaient, sous la présidence de Mgr l'Évêque de Metz. Lors de l'inhumation des restes mortels de notre ami à Mercy, l'affluence fut aussi grande et des larmes s'échappèrent de bien des yeux, parmi ces villageois accourus de toutes parts pour jeter les dernières gouttes d'eau bénite sur le corps de celui qu'ils avaient tant aimé. La vie de Maurice du Coëtlosquet, qui nous a été trop tôt enlevé, doit être pour nous un grand exemple. Il aima Dieu, sa famille, les pauvres et Metz. Ne l'oublions pas et sachons conserver au fond du cœur le souvenir de cet homme de bien.

Ta mémoire, ô mon cher Maurice, toi dont j'ai partagé les premières illusions et les joies enfantines, ainsi que les dernières espérances et les tristesses de l'exil, restera gravée profondément dans mon cœur, ainsi que dans celui de tous tes amis, riches ou pauvres. Les Messins restés à Metz ou dispersés dans toute la France ne t'oublieront jamais. Ta mort fut un deuil public. Tu nous réconfortas tous par tes bonnes paroles, et tu nous édifias par tes charités chrétiennes. Tu nous donnas à tous l'exemple du patriotisme et, sur la terre d'exil, Metz t'apparut toujours comme l'étoile sainte vers qui volait ton âme. Comme toi, nous resterons fiers de notre nationalité et nous nous en draperons comme d'un manteau sacré. Metz sera longtemps pour nous vivante en sa beauté. Nous l'aimerons avec passion et nous ne lui marchanderons pas nos effusions et nos baisers. Errant sur de nouveaux rivages, nous garderons, comme toi, la remembrance du passé et son image restera au fond de notre pensée, malgré la nuit qui entoure de voiles funèbres notre cœur qui souffre.

Nous nous souviendrons avec émotion des aspects riants du Pays Messin, de ses vallons. de ses coteaux, de la Moselle aux flots limpides qu'a chantée Ausone et dont ton âme s'était pénétrée. Nous nous rappellerons que tu fus le bienfaiteur insigne et le Mécène modeste de notre petite patrie.

Et maintenant, Maurice, tu laisses sur cette terre deux héritières de tes vertus chrétiennes. Elles continueront ton œuvre charitable par respect pour ta mémoire et parce que, comme toi, elles écoutent la voix de Dieu, ainsi que tes frères et tes sœurs qui s'en sont faits aussi les serviteurs et les servantes.

Ferdinand des Robert


  • 1. V. Voyage en France, 22° série, p. 262.
  • 2. Le Ch. Fr. Hilaris était l'habile professeur et chef d'atelier de tout son jeune peuple. Fils d'un maître-serrurier, ancien élève du Collège de Gray, il avait acquis de grandes connaissances en dessin, en architecture et en mécanique. (V. Le Frère Hilaris. Supplément au n° 7 de l'Austrasie, Janvier-avril 1907.)
  • 3. L'abbé Charles Muller, curé-archiprêtre de Saint-Vincent,né en 1817, mort le 28 septembre 1904.
  • 4. C'est là que mourut, en odeur de sainteté, sous le nom de Marie-Thérèse de Jésus, Pauline-Marie-Elisabeth du Coëtlosquet, cousine-germaine de Maurice du Coëtlosquet, le 28 octobre 1888. Elle était la fille aînée du comte Léon du Coëtlosquet, ancien capitaine de cavalerie, oncle de notre ami.
  • 5. Plusieurs élèves de cette école se distinguèrentpar leur piété. Nous citerons saint Evroul, abbé d'Ouches ; sain Arcadius, chancelier de Théodebert Ier ; saint Faron, évêque de Meaux ; saint Cyran, premier évêque de Lonrai ; saint Modoaldus, métropolitain de Trèves ; saint Chunibertus, évêque de Cologne ; saint' Bonitus, successivement princeps pincernarum, référendaire et évêque de Clermont ; saint Arnould, intendant du Palais austrasien, puis évêque de Metz et ministre de Dagobert Ier, et, enfin, saint Hermelandus, abbé d'Aindre, en Bretagne. Ils étaient tous des personnages de haute naissance, que leurs parents avaient recommandés aux rois d'Austrasie qui s'étaient chargés de leur éducation.
  • 6. Deux bassins, également situés dans ces caves, offraient un tracé élégant et étaient séparés par une muraille épaisse et revêtue d'un ciment s'élevant à une hauteur d'environ un mètre cinquante centimètres. Deux souterrains conduisaient, l'un du château à la Moselle, l'autre sous la rue des Grands-Carmes. Bégin, dans Metz depuis dix-huit siècles, t. 1er, a donné une vue du Palais d'Austrasie. V. Notice archéologique sur Metz et les environs, par V. Simon, dans Les Mémoires de l'Académie de Metz, 1842-1843. V. Antiquités de Metz, p. 126-127. Hist. de Metz, par les Bénédictins, 1er vol., p. 126-127, planche XVII, figure 5. Grégoire de Tours, parlant du palais des rois d'Austrasie, s'exprime ainsi : « Stante inter Palatium Mettensis urbis rege Childeberto. (Hist. Fr, lib. VIII, cap. XXXVI). V. Philippe de Vigneulles, Chronique de Metz, ms., t. III.
  • 7. On croit que c'est saint Sigebert qui fonda l'abbaye de Saint-Martin. Elle fut d'abord établie sur le mont Saint-Quentin, puis transportée dans un faubourg, ce qui lui valut le nom de Saint-Martin-des-Champs. Il y avait déjà, au commencement du VIe siècle, hors de la ville de Metz, une église dédiée à saint Martin. Saint Romaric y alla prier en 613. Saint Sigisbert se borna, sans doute, à fonder un monastère près de cette église.
  • 8. Le prétexte de la guerre fut l'enlèvement d'une hottée de pommes, en 1427, dans le jardin de l'abbaye de Saint-Martin, par Nicolas Chaillot, abbé de cette abbaye, qui relevait du duc de Lorraine.
  • 9. Melchior-François, baron de Malvoisin, né le 14 juin 1786, chanoine et vicaire général du diocèse de Besançon, chanoine de la Primatiale de Lorraine, seigneur foncier de Champigneulles, abbé commendataire de Saint-Saulve de de Montreil-sur-Mer, mort à l'âge de 73 ans, le 5 mars 1809, à Nancy. Il était le fils de Joseph-François, baron de Malvoisin, lieutenant-colonel au service de l'Empire, et de Catherine de Myon. Mgr de Malvoisin ne prêta pas le serment constitutionnel et émigra. Un de ses frères, Gabriel-François, colonel du 13e dragons, fut massacré à Versailles, le 9 septembre-1792. (V. Un épisode de l'Émigration, l'affaire Marc, Gauthier·et Malvoisin (1791-1792), par Albert Denis, Toul, 1892, avec portrait.)
  • 10. En réalité, Maurice du Coëtlosquet esr décédé en 1904, et non en 1902 comme l'écrit Ferdinand des Robert. (NdR)
  • 11. Au seuil de la chapelle du château de Mercy-le-Haut on lit cette inscription votive :
    R. I. P.
    L'an mil six cent vingt six
    Sieur Jean Bertrand de Saint-Jure
    Escuyer seul seigneur de ce lieu
    A fait bâtir cette chapelle
    Pour y célébrer le service de Dieu.
    Jean-Bertrand de Saint-Jure avait été maître-échevin de Metz, aman et échevin de l'église Saint-Martin.
    Un portrait de sœur Louise de France, carmélite, une statue de Sainte-Barbe, un buste de Mgr Dupont des Loges, un vitrail roman, etc., ornent la chapelle de Mercy.